Dialogue interreligieux. Quel avenir ? (Compte-rendu)

Recension de livres
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Pierre Diarra, Michel Younès (dir.): Dialogue interreligieux. Quel avenir ? Publications Chemins de Dialogue, Marseille, mars 2017, 190 p.

Ce livre réunit les contributions des 17 intervenants au colloque qui s’est tenu à Lyon et Paris les 11 et 12 mai 2016 sur le thème : “Quand le dialogue interreligieux se fait difficile”.

Les auteurs partent du fait que le Dialogue Interreligieux ( D.I.) fait de moins en moins recette, et, pourtant, il est de plus en plus nécessaire, même si les obstacles, qui l’entravent, peuvent paraître parfois difficiles à surmonter.

Depuis 1964, L’Église a beaucoup dialogué, surtout avec les musulmans. Ces rencontres ont connu des succès un peu partout. Pourtant nos communautés n’ont pas suivi, dit Mgr Michel Dubost dans la Préface du livre.

Le D.I. se déroule aujourd’hui en Europe à un moment difficile de son histoire. Les Occidentaux ont vu échouer leur politique à l’égard du monde arabe. Ils sont inquiets pour leur sécurité à cause de la présence d’un islam politique un peu partout dans le monde. Ils ont peur de l’immigrations dans leur propre pays. Ils ne voient pas les musulmans s’intégrer vraiment dans un vivre-ensemble, etc. Mais la société elle-même a tendance à se replier sur elle-même. Les préjugés et l’islamophobie vont grandissants. Tout cela rend plus difficile les bonnes relations aujourd’hui.

Alors comment poursuivre le dialogue, ouvrir des chemins d’amitié et même de fraternité entre croyants ? Quelles pistes peut-on indiquer ?

La première partie du livre revient sur les mutations profondes dans la société actuelle et les difficultés du D.I. dans un contexte surtout de la postmodernité. Notre temps est ainsi caractérisé, selon certains (e.a. par les derniers papes), par “une dégradation de la modernité, le primat de la raison utilitaire (économique et technique), l’égoïsme égocentrique, la séparation du politique et du religieux, le scepticisme et le relativisme” (p. 45). Ces quatre derniers points sont une difficulté pour le D.I. Si la raison est utilitaire, alors de dialogue n’est pas possible. Si l’individu s’enferme dans l’égoïsme, le rapport à l’autre devient difficile, car chacun se renferme dans sa subjectivité. Si la religion est réduite au privé et séparée du politique, alors le dialogue religieux devient aussi impossible. Et si nous sommes dans le relativisme et un scepticisme, tout le monde ne veut comprendre que sa propre particularité. En Europe tout ceci est encore accompagné d’une forte présence de l’athéisme, qui remet en question tout ce qui est religieux. Et si “tout se vaut”, comment opérer encore un D.I. ?

Alors, sommes-nous condamnés à la fatalité ? Une abdication de la rationalité serait un renoncement à notre humanité. Mais, en tout cas, il sera nécessaire de lutter contre nos propres préjugés, nos propres fondamentalismes, l’ignorance et les repliements.

Une intervention au colloque a traité spécialement de la peur, comme l’un des ennemis les plus redoutables du D.I. aujourd’hui. Les croyants des diverses religions découvrent, en effet, des différences parfois radicales entre nos manières de penser et de croire, touchant l’essentiel de la foi et allant aussi jusque dans les détails de la vie quotidienne. Cette peur est certainement quelque chose qui freine les croyants. Il est ainsi nécessaire qu’on possède une bonne connaissance de sa propre religion et une réelle connaissance de l’autre et de sa religion. Autrement on aura toujours peur de mal dire les choses, et peur de blesser l’autre.

La deuxième partie du livre s’interroge sur certains défis à relever, notamment les perceptions mutuelles, l’appel à la conversion et la conception de la vérité. La question de la perception de l’autre est capitale dans les rencontres interreligieuses. Il s’agit de respecter l’autre dans son altérité et de connaître l’autre tel qu’il est. Dans le dialogue avec l’islam, il est important de savoir comment l’islam voit le christianisme à partir de ses sources. Aujourd’hui, en plus, nous assistons à une montée en puissance de l’islam politique et du salafisme, qui ont en commun un exclusivisme radical et une certaine intolérance à l’égard de l’Occident. Face à cet islamisme, on assiste à une montée de la peur de l’islam et même d’un rejet de l’islam chez nombre de chrétiens. Mais le durcissement mutuel n’est pas une solution d’avenir. Il faut continuer à “construire des ponts avec qui on peut construire des ponts” (p. 87). Une reconnaissance mutuelle reste toujours possible “au niveau de la création : reconnaître l’autre comme créé par Dieu, crée à l’image de Dieu, tout comme moi” (p. 88).

L’appel à la conversion est un autre défi pour le D.I. La conversion d’hommes, de femmes et souvent de jeunes, comprise comme un appel à rejoindre une autre religion et une autre communauté, est une réalité à laquelle des imams, des prêtres et aussi des familles sont confrontés.

Le christianisme autant que l’islam connaissent aujourd’hui des courants prosélytes. Ainsi le D.I. est contesté par certains catholiques au nom de l’évangélisation ou de la mission. Ils reprochent au D.I. un renoncement à l’annonce de la foi en Christ. Pour les musulmans, l’appel à l’islam (ad-da’wa) est considéré également comme un devoir pour la communauté musulmane. Mais l’islam admet aussi que Dieu a voulu la diversité des religions, en s’appuyant sur le verset du Coran : “Si Dieu l’avait voulu, Il avait fait de vous une seule communauté” (Cor.48,5).

Le dialogue ne doit cependant pas être perçu comme un obstacle à l’annonce de la foi. Les croyants témoignent de leur foi en paroles et en actes, mais sans rien imposer, en toute liberté. Dans une société sécularisée les chrétiens sont habitués à se tenir à une certaine réserve. Les musulmans sont peut-être plus habitués à montrer et exprimer leurs convictions en public.

Par l’attitude d’ouverture et de bienveillance nous témoignons concrètement de ce que nous sommes et de l’amour de Dieu pour tous. Le dialogue ne doit donc pas être un obstacle à l’annonce de la foi. Le D.I. ne trahit pas nos convictions, mais ne la réduit pas non plus au prosélytisme. En plus, nous sommes convaincus que la voie religieuse de l’autre est un soutien de sa quête de Dieu et nous croyons que Dieu peut nous parler aussi à travers l’autre et ainsi nourrir notre propre cheminement vers Dieu.

Quant à la nécessité de la proclamation de la vérité, certains catholiques intégristes affirment que “le D.I. ne serait qu’un creuset de ‘relativisme’ et de ‘syncrétisme’, donnant le pas à une naïeve générosité sur les droits imprescriptibles de la vérité” ( p. 125). En fait, personne ne possède la vérité. Dieu seul est la vérité. Nous sommes obligés d’aller toujours plus loin dans la quête de Dieu et l’amour du prochain. Le pape François, dans l’encyclique Lumen Fidei, paragraphe 34, a cette belle parole : “Le croyant n’est pas arrogant; au contraire, la vérité le rend humble, car il sait que ce n’est pas lui qui la pssède, mais c’est elle qui l’embrasse et le possède. Loin de le raidir, la sécurité de la foi le met en route, et rend possible le témoignage et le dialogue avec tous”. (p. 78). Elle ne nous dispense pas d’un dialogue nécessaire.

La troisième et dernière partie du livre effectue une réflexion dans le cadre d’un certain nombre d’expériences vécues, comme e.a. le témoignage des moines de Tibhérine, le dialogue vécu entre juifs, chrétiens et musulmans, et aussi celui entre chrétiens de sensibilités différentes. Ces expériences permettent aux différentes communautés de mieux se connaître et, bien souvent, d’admirer la profondeur spirituelle des enseignements de leurs interlocuteurs. Elles sont aussi comme autant de petites gouttes d’eau qui contribuent à enrichir notre vivre-ensemble et notre action pour la paix dans ce monde où les relations humaines deviennent de plus en plus dures et exclusives.

Les différentes contributions de ce livre nous rappellent à chaque page que le dialogue interreligieux n’a rien perdu de son actualiteé, malgré les difficultés et ses exigences. Ces rencontres, dans la mesure où elles sont de vrais partages sur ce qui nous est de plus fondamental, développent une autre image de l’autre, nous rapprochent entre croyants et contribuent à plus de fraternité dans la société.