Le Père Nicolas Lhernould futur évêque de Constantine répond à deux questions

Le père Nicolas Lhernould

Vie de l'Eglise
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Au milieu des activités quotidiennes. J'aime souvent prier en pensant que la Vierge Marie, le jour de l'Annonciation, était à la maison au milieu des activités de tous les jours: c'est d'abord là que le Seigneur nous parle et nous rejoint, dans la simplicité du quotidien. Une part essentielle de notre vie ne consiste-t-elle pas à être attentifs à cette présence du Seigneur dans la vie quotidienne, la nôtre et celle de toute personne qu’il nous conduit à rencontrer ? A contempler et à célébrer tout le "poids d'amour" qui s'y trouve, aurait dit Saint Augustin, en apprenant à toujours regarder l'autre au meilleur de lui-même, comme Dieu nous regarde à chaque instant ? C'est dans le quotidien que la Parole nous rejoint.

Marie fut "bouleversée", dit l’Évangile, car elle se demandait ce que pouvait signifier cette salutation. Ce fut aussi un bouleversement. La nuit, je suis allé prier dans notre petit monastère de La Marsa, pour accueillir de l'intérieur la réponse que le Seigneur suggérerait. Ce n'est pas rien de quitter un pays dans lequel on vit et que l'on aime depuis 25 ans. Je n'ai que 44 ans. J'imagine combien cela a dû demander à Abram, qui était, lorsqu'il partit vers le pays que Dieu lui montrait (cf. Gn 11,2), autrement plus âgé... Tout engagement conduit à aimer, et tout détachement coûte à la mesure de cet amour. Je me suis demandé aussi, comme Marie, "comment cela va-t-il se faire ?", alors que je connais si peu l'Algérie, que "je ne suis qu'un enfant", aurait dit Jérémie... Ce ne fut pas une "nuit de feu", mais de "bouleversement", de combat, certainement.

C'est à l'issue d'une telle nuit que Jacob reçut un nom nouveau ainsi que sa mission (cf. Gn 32) ... Les heures de la nuit passant une à une, est montée intérieurement, doucement, une lumière, un "ne crains pas" identique à celui que l'Archange adresse à Marie, dans la certitude indicible que le Seigneur a déjà préparé le chemin: "Tu prépares la table devant moi", chante le psaume 22. Dans la joie, aussi, d'être appelé à "renaître" - cette perspective offerte par Jésus au vieux sage Nicodème (cf. Jn 3) - à poursuivre le chemin et en même temps à tout réapprendre, avec mes frères et sœurs en Église qui sont en Algérie, avec les frères et sœurs algériens auxquels le Seigneur me donne désormais. "Tout est déjà donné"... Joie confiante d'aller vers une Église que je ne connais pas, mais que je sais forte de sa petitesse, rayonnante de sa pauvreté évangélique, ce terreau si propice pour vivre une fraternité qui se fait humblement témoignage: "C'est à l'amour que vous aurez les uns pour les autres que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples" (Jn 13,35)... Joie que cette Église fasse partie de notre famille de l'Afrique du Nord, que j'apprends, à connaître, à aimer, à servir aussi à travers les travaux de la CERNA notre Conférence Épiscopale régionale.

Alors en tenant la main de Marie, j'ai dit un petit "Fiat!" Et le jour s'est levé. Lorsque "l'ange la quitta", Marie s'est retrouvée seule, mais habitée, avec pour seule étoile d'aller dans la direction que l'ange lui avait indiquée. Pour moi, rien d'extraordinaire: la direction, pour l'heure, est simplement celle de la fidélité à mon devoir quotidien, en Tunisie, pour un peu encore, comme curé et comme vicaire général, dans l'ordre des priorités que montre le Seigneur. "Marie demeura environ trois mois dans la maison d’Élisabeth": je vais rester encore en Tunisie à peu près la même durée, où une "Visitation" a commencé pour moi il y a 25 ans et où elle va se poursuivre en Algérie. Rester encore un petit peu pour préparer la transition, pour passer le témoin... Au bout de trois mois, Marie "s'en retourna chez elle". Ce fut le temps joyeux de son mariage avec Joseph; comme pour tout évêque avec le diocèse vers lequel Dieu l'envoie, ce sera pour moi aussi le temps d'un "mariage", avec l’Église de Constantine et d'Hippone, au service du projet d'incarnation que le Seigneur continue là où il nous convie ensemble ... Nos Églises "dans la mangeoire", comme disait Mgr Paul ... La mangeoire de la fraternité, de la simplicité, de l'hospitalité, de l'amour partagé, rayonné, annoncé.

Comment envisagez-vous votre mission concrètement comme pasteur du diocèse de Constantine?

J'ai tout à apprendre, tout à recevoir, dans la continuité et dans la nouveauté: de Dieu, de l’Église, du Peuple Algérien... J'envisage surtout d'abord de me laisser accueillir, de me laisser enseigner, de me recevoir de Dieu et des autres, en me mettant avec tous à l'écoute de l'Esprit Saint "qui fait toutes choses nouvelles" (cf. Ap 21,5) à travers chacun. "Pour vous je suis évêque, avec vous je suis chrétien", disait Saint Augustin. Nous sommes ensemble au service du projet de Dieu: un projet qui a une histoire, un présent, un avenir, dont les clés se trouvent dans le Cœur de Dieu. Où que l'on vive, c'est là qu'il faut continuer de "dresser notre tente", pour l'accueillir jour après jour comme le premier hôte de nos journées, de notre prière, de nos activités, de nos réflexions, de nos discernements. De nos rencontres aussi. Car cette hospitalité se vit dans la rencontre concrète du frère, à commencer par le plus petit auquel Jésus a voulu s'identifier lui-même (cf. Mt 25,40). Prendre le temps d'apprendre à vivre cette hospitalité dans ce nouveau contexte, d'être attentif à la présence de Dieu qui habite toute terre avant même que nos pieds ne la touchent, de redécouvrir pas à pas, dans ce cadre nouveau pour moi, en rejoignant l'expérience et le vécu de l’Église, ce qu'avait dit un jour le Cardinal Wojtyla: "La sainteté d'un peuple se trouve dans sa culture" ; en recherchant Dieu dans le visage de l'autre, à commencer par le plus petit ; en regardant, en écoutant, en contemplant, en se mettant au service, au nom de Dieu. Le roi Salomon demandait à Dieu la sagesse (cf. 2 Ch 1,10), qui est le premier des dons de l'Esprit Saint. C'est cette sagesse que je demande humblement, pour moi, et pour nous tous, afin que, pas à pas, nous sachions continuer de vivre joyeusement l'aujourd’hui de Dieu, comme il l'attend et comme il le désire.