Un nouveau chemin pour Tibhirine

Vie de l'Eglise
Typography

A la suite de l'article, " Un nouveau chemin pour Tibhirine " le Père Jean-Marie Lassausse a souhaité apporter les précisions suivantes:

Un nouveau chemin se dessine maintenant pour Tibhirine, grâce à la Communauté Nouvelle du Chemin Neuf, qui tire son nom de la rue où leur expérience a commencé : c’était à Lyon ( France), en 1973, issue d’un groupe de prière charismatique 1.

Tibhirine / by ArnaudCette communauté compte 2000 membres engagés qui sont présents dans une trentaine de pays. La communauté de Tibhirine est composée de sœur Félicité, sœur Brigitte, du père Eugène, de frère Yves et du père Bruno.

 C’est une communauté catholique à vocation œcuménique, explique sœur Félicité qui est en Algérie depuis deux années. Agronome de formation, elle travaille dans la ferme avec deux Algériens, Youssef et Samir. 

Après le départ des moines, le monastère de Tibhirine a été maintenu pendant de nombreuses années grâce au père Jean-Marie Lassausse qui a continué à vivre sur place et assuré un suivi de la ferme et du verger tenu autrefois par frère  Christophe.

 Des abbayes (qui ferment faute de vocations), la Communauté du Chemin Neuf en connaît, puisqu’elle a pris le relais des moines aux abbayes de Hautecombe (Bénédictins), des Dombes, de Melleray en France et d’autres encore en Espagne, la chartreuse d'Aula Dei à Saragosse, et aussi en Belgique et en Hollande.

 De votre vocation œcuménique à l’interreligieux il n’y a qu’un pas, mais comment ce choix a-t-il été fait, quels en sont les motifs puisque ce n’est pas votre vocation première ?

Tibhirine / by ArnaudLaurent Fabre, le fondateur du Chemin Neuf est venu ici en décembre 2015, à la demande des évêques algériens, et après un temps de prière et de discernement il a été décidé de nous établir ici avec une petite équipe.

Quatre personnes sont arrivées en 2016, raconte sœur Félicité, et pour la première fois dans notre histoire dans un milieu musulman, même si nous sommes présents au Tchad, en Egypte , au Liban, mais c’est un peu différent. Notre vocation est l’unité, on n’est donc pas trop dépaysés et c’est une nouvelle route à tracer car 99 % des visiteurs sont musulmans. On apprend, car nous connaissons peu de choses sur l’Islam et les visiteurs sont une belle occasion de rencontres et petit à petit des liens se créent avec les gens du village à travers les fêtes familiales et grâce aussi aux deux employés qui suivent la ferme et les jardins depuis 1999 et avec qui je travaille. 

Une petite production de légumes bio, de confitures, de miel, fromage, et surtout la vente des pommes à des grossistes, permet à la communauté de vivre de ces produits de la terre. « Nous faisons de la permaculture2 et j’essaie de transmettre cette méthode aux employés. 

 Que viennent faire ces visiteurs, quels sont les motifs de leurs visites ?

Les visites ont commencé vers 2009-2010 après le film Des hommes et des dieux. Aujourd’hui nous recevons chaque jour, sauf le dimanche. Les gens viennent parce qu’avant tout ils ont besoin de sortir, de savoir, de comprendre. Ils présentent différents profils : des touristes algériens qui s’organisent à travers Facebook, des jeunes qui viennent pour faire des photos, des familles de Médea ou des environs, des curieux, etc....

Parfois il y a des groupes qui arrivent sans prévenir, ce peut être deux personnes comme cinquante en car et cela nous demande beaucoup de disponibilité, car on ne peut pas les laisser sans encadrement ; nous sommes à la recherche d’un équilibre entre ces visites, notre travail, nos heures de prière et de travail.

Pendant quelques années, faute de moyens financiers, le monastère a été un peu délaissé et maintenant petit à petit les bâtiments retrouvent leur cachet, mais c’est très grand et cela nécessite beaucoup d’investissement humain et financier : grâce aux dons des amis de la Communauté les travaux avancent.

Comment est rythmée votre journée ?

Tibhirine / by ArnaudNous avons trois temps de prière communautaire, plus les temps de prière personnelle, l’Eucharistie et notre travail, la ferme et le jardin, le suivi des travaux de réfection des bâtiments et l’accueil des visiteurs. Il faut aussi faire les courses avec l’escorte à Medea.

Comment vivez-vous ce contact avec le monde musulman?

C’est avant tout la personne humaine que nous rencontrons, je suis toujours frappée par leur accueil ; il y a vraiment de très belles rencontres et on parle aussi de religion, on nous pose des questions, ils sont honteux de ce qui s’est passé avec les moines assassinés. Beaucoup ont connu frère Luc qui a soigné énormément de gens durant ses cinquante ans de présence ici, ainsi que frère Jean-Pierre qui allait faire les courses à Médea. Finalement nous bénéficions de l’aura des moines.

En ce dimanche ensoleillé je croise Marie-Andrée, maman et grand-mère, mariée à Arnaud ; ils viennent de temps en temps de France pour aider la communauté de Tibhirine.

Marie-Andrée (née en Algérie) parle de ses liens avec l’Algérie, notamment avec la maison des Jésuites à Alger (rue Ravel) qui appartenait à sa grand-mère et où elle a vécu une partie de sa jeunesse.

Ici nous participons à une mission communautaire : vivre ensemble avec des frères et sœurs. Au début je me demandais : « Mais qu’est-ce que l’on fait ici ? On est enfermé, on ne peut pas faire d’évangélisation, et au bout de deux semaines j’ai compris l’appel à la fraternité avec la communauté et avec les Algériens qui sont des frères avant tout, et l’appel à l’accueil dans ce havre de paix, comme disent les visiteurs ; ce sont les deux axes de ma mission. Avant de venir ici il faut chaque fois refaire un choix ; mon travail consiste à aider aux tâches domestiques, mon mari Arnaud fait le guide lors des visites.  On essaie de garder ce lieu de mémoire et de prière. L’engagement non-violent des moines est un chemin exigeant, et, on essaie de répondre à l'appel de l'Esprit Saint dans le même sens . »

Brigitte, française d’origine et consacrée depuis 35 ans, vient d’arriver du Brésil il y a deux mois, après être passée par les deux Congo, le Tchad.

Tibhirine / by ArnaudUn jour on m’a dit : "Mais après le Brésil aurais-tu un désir particulier, où aimerais-tu aller ?" J’ai répondu spontanément "À Tibhirine". Mon responsable a été ravi de cette réponse. Moi j’aime être proche de la mer et il y avait aussi la possibilité de l’île Maurice et des Seychelles, où nous avons des communautés, mais si finalement la mer ici n’est pas trop loin de Tibhirine, il faut y aller avec l’escorte, ce qui n’est pas très pratique !

Au Brésil Brigitte était très impliquée dans des activités sociales auprès des familles les plus pauvres, ici c’est différent, et qu’en-est-il de cette nouvelle réalité ?

Je n’ai pas vraiment de mission pour l’instant si ce n’est de prendre soin de mes frères. Je ne connais rien de l’Islam, mais j’aime bien l’accueil et les rencontres que l’on fait ici. Je suis sûre que Dieu m’attend ici, j’ai fait beaucoup de choses pour lui mais là je crois que je dois être en Jésus avant tout.

L’escorte qui nous raccompagne à Alger s’impatiente, nous devons partir en constatant qu’en ce jour de Pentecôte les femmes ont été bien présentes pour nous faire découvrir Tibhirine aujourd’hui.

Les derniers mots du testament de Christian de Chergé nous accompagnent :
Et toi aussi, l'ami de la dernière minute, qui n'aura pas su ce que tu faisais.
Oui, pour toi aussi je le veux ce MERCI, et cet "À-DIEU" envisagé de toi.
Et qu'il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux, en paradis, s'il plaît à Dieu, notre Père à tous deux.

AMEN ! Inch'Allah ! »

 


Didier Lucas


1 https://www.chemin-neuf.fr/fr/accueil/communaute-du-chemin-neuf
2 La permaculture est une méthode systémique et globale qui vise à concevoir des systèmes (par exemple des habitats humains et des systèmes agricoles, mais cela peut être appliqué à n'importe quel système) en s'inspirant de l'écologie naturelle (biomimétisme ou écomimétisme) et de la tradition ( source Wikipedia)


A la suite de l'article ci-dessus, Jean-Marie Lassausse a souhaité apporter les précisions suivantes:

A travers ces quelques lignes, je voudrais corriger et apporter des précisions sur ma responsabilité à Tibhérine durant 15 ans, envoyé en mission par l’Eglise d’Algérie le 21 mai 2001 et qui s’est arrêtée le 31 août 2016. Ces précisions concernent la restauration des bâtiments , l’agriculture et la mission reçue.

Prêtre de la communauté de la Mission de France depuis l’an 2000, -j’ai le statut de » Fidéi Donum » lorsque je suis appelé à travailler à l’extérieur de l’Eglise de France-, j’ai été envoyé par l’archevèque d’Alger, Henri Teissier et conjointement par Don André Barbeau, père abbé d’Aiguebelle-monastère-mère de Tibhérine, qui venait de décider de quitter une présence physique à Tibhérine. La Mission de France n’avait donc aucun lien ni canonique, ni financier avec le monastère.

D’autre part la mission reçue était claire et écrite : « Continuer une présence au milieu des paysans de la région et poursuivre la solidarité initiée par les Frères de Tibhérine et la population du village ». Ce qui m’a frappé le jour de ma première visite au monastère le 21 mai 2001, c’est la pauvreté que je ne confonds pas avec la misère : Pauvreté de l’habitat, de l’agriculture et je me suis dit alors en compagnie de Don André en descendant la Chiffa, il va falloir retrousser ses manches. Mais j’ai osé répondre « OUI », d’abord à Dieu qui me faisait un signe pour travailler à l’intérieur des structures de l’Église, alors que nous sommes appelés le plus souvent à répondre à des besoins à » la périphérie », et aussi répondre à un appel de l’Église qui se trouvait dépourvu pour continuer une présence à Tibhérine. C’était un défi, et la sécurité n’était nullement prise en considération.

Je souhaite réagir particulièrement sur deux paragraphes :

« Après le départ des moines, le monastère de Tibhérine a été maintenu pendant de nombreuses années grâce au père Jean-Marie Lassausse qui a continué à vivre sur place et assuré un suivi de la ferme et du verger tenu autrefois par frère Christophe ». Je relève quatre inexactitudes.

  • Je n’ai pris la responsabilité que 5 années après le départ des frères et donc lorsque j’ai pris la responsabilité, les terres étaient en friche, les bordures de certains plateaux se rejoignaient par les ronces. 2000 pommiers avaient été plantés en fin mars de 2001 sous la responsabilité de Frère Francisco, la tige faisait 45 cm de hauteur. (Chiffre des ventes en 2000 : 90.000 dinars et en 2015 : 2, 7 millions de dinars).
  • Et donc le verger n’était pas sous la responsabilité de Frère Christophe, qui avait eu la responsabilité d’environ 200 arbres alors que nous sommes passés à 2200 et ensuite 2500 arbres à entretenir et à faire pousser.
  • Je ne vivais par sur place les 3 premières années mais faisais la route d’abord une fois, ensuite deux fois et enfin trois fois par semaine entre El Harrach et le monastère. Il a fallu un événement (panne de matériel) pour que je décide de rester caché dans une chambre une nuit par semaine. Je précise qu’il ne fut question d’escorte que le 6 mars 2006.
  • Il ne s’agissait pas d’un suivi mais d’une responsabilité pleine et entière avec dès le début l’accueil des pèlerins, et des visiteurs surtout étrangers. Et je suis resté seul à bord du bateau pendant 5 années. Remise à niveau de l’agriculture, entretien des bâtiments, accueil des visiteurs, liens avec les gens du village, relations avec les organisations agricoles de la D.S.A. de Médéa, licenciement en accord avec lui de Mohamed Ben Ali, multiples trajets entre Alger et Tibhérine., vie de prière avec les quelques hôtes résidents au monastère ; dans cette même période, j’ai initié des projets de développement, avec l’appui de l’association des « Amis de Tibhérine » en réponse à la demande des gens du village et c’est environ 50 projets qui ont pris naissance en particulier dans l’autoconstruction, mais aussi ordinateurs pour étudiants, aides sociales et médicales. Un projet collectif, par l’installation de 90 compteurs de gaz de ville sur un total de 92 familles au village de Tibhérine a pu naître et m’a fait connaître toutes les familles du village par des visites systématiques.

C’est dire qu’il n’y avait pas beaucoup de temps pour entreprendre à cette première période des travaux de restauration des bâtiments d’autant plus que l’économe diocésain d’alors m’avait demandé de surseoir à ces travaux dans l’attente d’une décrispation des autorités publiques algériennes par rapport à la survie du monastère. Mais progressivement, un programme d’améliorations des conditions de vie des volontaires fut mis en place. Je rappelle à présent le 2 ° point de l’article inexact :

« Pendant quelques années, faute de moyens financiers, le monastère a été un peu délaissé et maintenant petit à petit les bâtiments retrouvent leur cachet mais c’est très grand et cela nécessite beaucoup d’investissement humain et financier, grâce aux donc des amis de la Communauté les travaux avancent ». Je voudrais donc préciser :

  • Oui, les moyens financiers étaient limités et je n’ai jamais voulu que le fruit du travail des salariés serve à des travaux de restauration. Le financement provenait des dons, des droits d’auteur, mais seulement en 2011, d’un réseau d’amis du monastère…Le travail était fait par des volontaires venus d’Europe et qui forment aujourd’hui un réseau d’amis. J’ai tout de même laissé un fond de caisse de 10 millions de Dinars algériens à mon départ.
  • J’ai engagé plusieurs réfections de toiture urgente : un pan de l’église, un pan de l’hôtellerie, les services d’accueil, le cabinet médical du frère Luc et plusieurs terrasses. Le programme était établi sur 7 ans pour parachever les toitures, donc patience ! J’ai engagé 4 salles de bain, j’ai restauré 5 chambres pour les hôtes, j’ai construit un 2° bassin de rétention des eaux de la source « El Margouma », j’ai planté environ 300 arbres pour diversifier les espèces, j’ai entretenu plusieurs murailles, j’ai renouvelé tout le matériel agricole, j’ai installé le chauffage au gaz de ville…J’ai mis en état un atelier de confitures et un local d’affinage des fromages. Le témoignage passe aussi par là : déverser en trois ans des sommes colossales pour la réfection de toutes les toitures et terrasses n’est pas lisible par les gens du village qui disent « Ils ont beaucoup d’argent ! ».

Conclusion : Respectons l’histoire et la mémoire de ces lieux d’identification de l’Église d’Algérie, je ne suis pas parfait, loin de là, mais je demande que la vérité soit notre règle et Rome ne s’est pas fait en un jour.

 

Fait à Mostaganem, le jour de la St Augustin. Jean Marie Lassausse le 28 août 2019.