Saint Augustin toujours présent en Algérie « témoin de la fin d’un monde »

Vie de l'Eglise
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Une conférence au Centre d’Études Diocésain des Glycines en mars dernier, a rassemblé une trentaine de participants autour de conférenciers algériens et étrangers présents à Alger ou en direct via internet depuis l’étranger.

Les interventions de la journée programmées et modérées par Sabah Ferdi, docteur en Sciences de l’Antiquité Classique, ont présenté une collaboration des experts de la pensée écrite, des œuvres d’Augustin et des penseurs et des chroniqueurs de son temps avec le concret des historiens et des archéologues.

Le brillant professeur lyonnais Paul Mattei, latiniste, qui a ouvert la journée et l’a aussi clôturée par une synthèse des interventions que je reprends ci dessous , a entamé la réflexion par la présentation de la pensée d’Augustin dans « la Cité de Dieu », œuvre majeure d’un Augustin imprégné des vertus de la Rome païenne et des richesses de la culture classique au moment où l’empire romain s’écroule en ce 24 août 410, le jour du sac de Rome par les Vandales. Il met en évidence la complexité et l’impossibilité de réduire à quelques idées simples les interactions entre la Cité de Dieu et la Cité des hommes révélées par la pensée dynamique d’Augustin. Au cours des débats Paul Mattei aura l’occasion de préciser que dans le contexte du manichéisme ambiant du 5ᵉ siècle pour lequel le Mal est une puissance autonome, Augustin inspiré par Ambroise de Milan se démarque avec force en affirmant que « le mal n’est pas un être mais un défaut de l’être ». Paul Mattei synthétise aussi le tourment d’Augustin au moment où il a la sensation d’un mode qui s’écroule: « Comment rejoindre cette Fin qu’il voit et que les philosophes de l’Antiquité ont vue aussi avant lui ? La réponse d’Augustin est claire : son chemin c’est Jésus-Christ ».

Angelo di Bernardino, italien, professeur de patrologie à l’Institut de patristique augustinien qui faute d’avoir obtenu un visa ne peut être assis avec nous et dont la communication s’intitule « Lire à nouveau 410 à travers des sources littéraires et juridiques » nous explique via internet en direct de Rome, l’importance du traumatisme constitué par l’évènement du 24 août 410, jour où est prise cette «  ville- monde » de l’époque, la Cité-Capitale du plus grand empire de l’époque, inviolée depuis 8 siècles qui se retrouve soudainement mise à sac par les barbares. « Capta est Urbe quod mundum cepit », prise est la ville qui avait pris le monde, nous dit Saint Jérôme. Au cours de la discussion on évoquera l’hypothèse que la puissance du traumatisme a peut être été au-delà même de la réalité de la destruction. Fortement impressionné par l’évènement Augustin écrira son célèbre Sermon sur la chute de Rome.

Nadjia Kebour, algérienne, professeur de langues et civilisation arabe à l’université de Bologne, par sa communication intitulée « La révolution intellectuelle et spirituelle de Saint Augustin dans le De vera religione » concernant la perfection humaine » . Dans « la vraie religion », œuvre de jeunesse d’Augustin alors qu’il était « moine » à Thagaste (Souk Aras) sont intriquées les notions de philosophie et de religion. Dans cet ouvrage Augustin révèle l’influence qu’à sur lui la philosophie platonicienne. Plus tard, la perception et la connaissance des Fins sera rangée dans le rayon de la philosophie alors que la religion sera présentée comme le moyen d’y parvenir : mais il n’y a pas pour Augustin la théologie d’un côté et la philosophie de l’autre, ce partage qui sera bien plus tard opéré par les universités au 13ᵉ siècle. Pour lui la Fin et le moyen se confondent, la question se posant en termes d’union articulée entre la philosophie et la Foi. Nadjia Kebour rappellera à plusieurs reprises combien la perception d’Augustin l’a interpelée en tant que musulmane et lui a permis de dépasser sa réflexion première.

Pour Salima Bisserni, algérienne, doctorante en philosophie, dans son exposé dont le prononcé en langue arabe n’a pas manqué d’émouvoir l’auditoire, sur « Saint Augustin témoin de la décadence de l’Empire romain » il y a malgré ce contexte de décadence une continuité entre les valeurs qui étaient portées par l’Antiquité païenne et celles qui seront ensuite portées par le christianisme. Une tradition culturelle antique qu’Augustin, entre autres, ouvrira sur l’économie du Salut.

 L’après-midi a été consacré à des communications axées sur les faits, l’histoire, l’archéologie.

Thomas Villey , français, docteur en histoire ancienne à l’Université de Caen, a livré une communication sur  « Augustin d’Hippone, témoin des difficultés du pouvoir impérial en Afrique ». Les révoltes des « Comtes d’Afrique », Gildon, Heraclinus et Boniface contre les empereurs romains, révoltes qui ont scandées l’Afrique romaine du Bas Empire, n’ont toutefois pas remis en cause l’ordre impérial en Afrique du Nord mais ont rendue plus vulnérable cette région aux invasions des Vandales de Genséric qui traverseront Gibraltar en mai 429, 16 mois avant la mort d’Augustin assiégé dans Hippone.

 

Pour Jean-Pierre Laporte, français, historien du haut Moyen-Age, familier des sites historiques de l’Algérie, animateur du site tabbourt.com sur lequel figure une bibliographie de l’Afrique du Nord antique et médiévale, « le passage de l’Empire païen à l’empire chrétien » est dévoilé par l’historiographie et l’archéologie contemporaines qui nous permettent de mener une analyse plus fine que nos prédécesseurs. Les illustrations qu’il présentera au cours de sa communication ainsi que celles présentées par Nacéra Benseddik, algérienne, archéologue, docteur d’Etat en histoire ancienne et épigraphie, dans son exposé sur « Les nouvelles traces du Christianisme au pays d’Augustin » impressionnent quant à l’extraordinaire densité des communautés chrétiennes dans l’Algérie des 4ième et 5ième siècles. La carte qu’elle présente des lieux chrétiens d’Algérie à cette même époque, démontre d’une Algérie christianisée dans laquelle on suppose une densité de population qu’elle n’a peut-être pas encore aujourd’hui retrouvée. « Je cherche. Le païen n’est plus », nous révèle un témoignage de l’époque. En effet, à partir de la deuxième moitié du 3ième siècle, les cultes traditionnels sont en voie de disparition, le christianisme est devenu la religion coutumière en Numidie.

En repensant cette journée d’études j’ai envie d’en dire que la présence de Saint Augustin s’y est manifestée : l’enthousiasme des conférenciers à évoquer l’éminente figure de Souk Aras et de son temps rejoignait l’appétit des auditeurs à s’en laisser conter sur ce grand Algérien dont nous avons la conviction qu’il reçut une grâce particulière. La sincérité, la vigueur intellectuelle, la soif de vérité qui émanent des nombreux écrits d’Augustin de Thagaste se sont diffusées dans les exposés successifs sur ce retour dramatique sur Augustin dans l’Algérie déjà bouillonnante des 3ième et 4ième siècles et ont « animé » les participants tout au long de la journée.

Jean-François Heugas

Extrait de Rencontres avril 2019