La famille ignacienne à Tibhirine

Vie de l'Eglise
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C’est en bonne « Compagnie de Jésus » que les Jésuites et la communauté du Chemin Neuf se sont retrouvés au monastère de Tibhirine comme dans une famille.

Le soleil, avec le beau temps, le cadre reposant et l’accueil y ont été pour beaucoup dans la consolation sur le chemin du retour : les 100km Tibhirine-Alger en 1h et demie, grâce à l’escorte ! . A l’aller, c’était un peu plus long, car maintenant, on ne va demander l’escorte qu’à la gendarmerie de Dra Esmar (banlieue ouest de Médéa, à 5 km du monastère) : il faut alors compter environ 1h pour faire ces 5km, le même temps que si on nous laissait-les faire à pied !

L’autre cause de consolation provient aussi de l’ambiance décontractée dans le programme assez souple qu’on s’était donné : autant de repos ou de détente ou de temps personnel que de partages !

Entre nous SJ nous avons travaillé quelques textes sur le dialogue entre musulmans et chrétiens, en particulier la belle page du Roi Mohamed VI pour l’accueil du Pape François au Maroc le 30 mars à Rabat : le Roi commence son discours par ces mots très évangéliques : « Parce que Dieu est amour, Nous avons essayé de faire de notre règne un témoignage de proximité, au chevet des plus pauvres et des plus vulnérables »…Il parle aussi d’ ''aimer notre prochain…", de dépasser le dialogue de la tolérance… pour une vraie co-connaissance de l’autre, une ouverture à l’autre ; au contraire des radicalismes qui sont l’ignorance de l’autre, de la religion de l’autre… C’est l’éducation qui nous aide à sortir de l’ignorance et à nous ouvrir à l’autre… Pour lui, la religion est lumière, Sagesse, Paix"

C’est surtout le texte de JP Vesco qui a nourri nos échanges : declaration_sur_la_fraternite_humaine._vesco.pdf sur la Fraternité humaine à partir de la rencontre d’Abu Dabi de février 2019 entre le Pape François et le Grand Imam Ahmad Attayeb + : un mois plus tard, Jean-Paul commente la rencontre en insistant sur le déplacement du regard qui nous fait partir de notre expérience et non des dogmes, de notre foi commune en Dieu, du Dieu Créateur, avec la certitude que "le pluralisme et les diversités de religion, de sexe, de race et de langue sont une sage volonté divine par laquelle Dieu a créé les êtres humains." : "la religion de l’autre contient une part de mystère, de vérité qui m’échappe…" Puis Jean-Paul reprend le fameux texte de Claverie : "…Croyant… je n’ai pas la prétention de posséder ce Dieu-là… On ne possède pas Dieu, on ne possède pas la vérité et j’ai besoin de la vérité des autres…" (https://revue-sources.cath.ch/pierre-claverie-apres-vingt-ans/)

Ce n’est pas la confession de foi qui est première, mais l’expérience de foi : "Dès lors ce n’est pas la place du Christ dans le plan du salut qui est à mettre en cause, mais la compréhension que nous pouvons en avoir! Et il termine en citant Joseph MOINGT sur "le mystère de l’incarnation et de la croix. Le salut est acte et passion de Dieu, acte de s’abaisser vers l’homme, de se saisir de lui en se laissant prendre par lui, de l’élever à soi pour l’unir à soi .. … Puis conclusion de JP Vesco: comment nous dire frères ?.., foi en un Dieu plus grand que nos représentations, échange à deux voix, comme François d’Assise et le Sultan Al Malik en 1219 à Damiette… Des premiers pas toujours recommencés, choix de vivre ensemble dans la paix et le respect mutuel,… brûlé une foi par l’expérience d’amitié,… comme François d’Assise et le Sultan, comme Pierre Claverie quand il disait que« nous devrions tous avoir un ami musulman. »

Avec la communauté du Chemin Neuf :

- Une Communauté mixte : qui permet de rencontrer plus facilement les familles voisines, comme nous en avons tous fait l’expérience en allant prier avec des religieuses, présentes dans de petits villages! Grâce à elles, on pouvait rencontrer des familles... C’était plus difficile au temps d’Ignace, où les religieuses ne pouvaient vivre que cloîtrées ! Un siècle plus tard, François de Sales n’a pas pu obtenir que les Visitandines restent "dans le monde". Les Filles de St Vincent de Paul l’ont obtenu en restant un peu comme des laïques consacrées!

- Vivre ensemble, avec des amis musulmans, l’expérience d’une Eglise en sortie : à la différence de leurs prédécesseurs Moines Trappistes, le Chemin Neuf peut commencer à le vivre avec leurs deux collaborateurs algériens, sur l’exploitation. C’est une Église qui partage la vie des gens, au-delà des discriminations de couleurs, de langue, de race, de sexe… Une Église qui selon le vœu si souvent repris par le Pape François, renoncerait enfin à son pouvoir trop exclusivement machiste et clérical ! Nous le vivons assez bien au CIARA ; et suffisamment au CCU où, sans les collaborateurs algériens, nous ne pourrions pas "tenir"!

- Importance de la durée, au moins pour certains, (comme Frère Luc, chez les Trappistes) ; avec des liens forts avec d’autres communautés voisines, de France et du Proche Orient, comme le vivent beaucoup de "communautés nouvelles" ici, les Foco, les "Salam", etc.

- Tibhirine, un lieu de "résistance" et de Mémoire : c’est vrai pour moi, qui fréquentait ce lieu dès 1967 depuis ND d’Afrique; et surtout de 1980 à 1996 depuis Mascara ou Oran ! C’est vrai surtout pour la grande majorité des visiteurs algériens, en particulier le vendredi, où nous sommes ces témoins silencieux du passage de relais de la Mémoire, dans les familles, entre grands parents qui expliquent à leurs petits-enfants comment ils ont vécu chez eux les années noires 1992-1999, avec leur chape de plomb : aujourd’hui, une parole est possible là, comme une guérison ! En ce sens, Tibhirine reçoit une majorité de "visiteurs algériens" : c’est assez différents ici de ceux qui viennent dans nos deux basiliques de ND d’Afrique ou d’Annaba ; et ce sont pourtant des lieux de "résistance" aussi !... comme le CCU l‘a été, face aux menaces terroristes !

- Témoins d’une Eglise dans son histoire assumée : En reprenant l’héritage trappiste, autrement, le Chemin Neuf "fait du lien" pour nous et pour les Algériens. En venant chez vous, on a plaisir d’y retrouver des racines communes ! Enfin, à Alger, passant presque chaque jour devant notre Inter-collège du 24 bd Mohamed V, lieu de "mémoire commune", je pense souvent que Laurent Fabre y a enseigné avec Joseph Rivat, Thierry Becker, Robert Bonfils et tant d‘autres, dans les années 1966-67

Georges Carlioz