Enseignant et poète, qui dit mieux ?

Vie de l'Eglise
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M. BENCHIKH- LEHOCINE Lokmane est né en 1940 à Sidi Khalifa à une cinquantaine de kilomètre de Constantine. Musulman et fier de l’être, ouvert d’esprit il a un beau parcourt intellectuel de son temps. Poète heureux de vivre, de partager, de transmettre, il est d’une joie contagieuse et accessible sans protocole. Il écrit et déclame volontiers sa poésie spontanément pour le bonheur de son entourage. Que peut-on savoir de lui ? Tenez :

Un poète, un parcours

Après l’école coranique à bas âge, alors que son père était un conseiller municipal, il commence l’école française en 1947 à deux kilomètres de son village, ensuite à l’école « Didro » de Constantine actuel Youm el-Ilm. En 1953, il est admis au lycée Mercier devenu après l’indépendance Youghourta.

M. BENCHIKH- LEHOCINE Lokmane devient à 17 ans, enseignant à cause des perturbations survenues à cause de la guerre de libération. Enseignant, il prépare son BAC et l’obtient en 1962. Maître d’internat dans le lycée où il enseignait, il continue parallèlement ses études à l’Ecole Nationale Supérieure et obtient une licence en géographie. Il y est nommé par la suite Sous Directeur (ENS). Il fut aussi Vice Recteur de l’Université des « Frères Mentouri.» Marié, son épouse enseignante de son état a été sous directrice de l’Institut de droit. Elle n’est plus, qu’elle repose en paix !

Il a beaucoup voyagé comme touriste également grâce à une disponibilité pour donner une suite à sa licence en géographie à Montpellier. Par ailleurs, il a séjourné en France aux côtés de sa femme détachée pour ses études en droit. Sortir et voir le monde, autre jour est source d’inspiration pour un poète. Ces premiers poèmes étaient sur les « trois femmes » dans sa vie, c'est-à-dire : sa mère, sa femme et la Terre. Par ailleurs, il vénère par la poésie le couple merveilleux qu’est « l’Homme et la Vie » selon ses propres termes.

M. BENCHIKH- LEHOCINE Lokmane est un ami des Jésuites, il les connaît à travers les pères François DONCIEU, Pierre BAILLIF et aussi BOICHAT dont il se souvient avec beaucoup de nostalgie. Les Jésuites en son temps l’avaient sollicités pour dispenser le français à des fonctionnaires algériens tout comme l’arabe à ceux qui en savaient peu ou rien. Fidèle à ses amitiés, il étend son affection à tous les Jésuites qu’il rencontre et leurs proches.

Rosalie SANON, SAB


MA VILLE

Ma ville a cessé d’être ce qu’elle a toujours été
La perle de nos villes la reine de nos cités
Elle a perdu ses racines et l’âme qui l’habitait
Souffrant tout l’hiver suffoquant surtout l’été

 Ma cité de nouveau est la cible des vautours
Que partout on retrouve au moulin comme au four
Tantôt côté jardin tantôt côté cour
Salissant sans vergogne ses tourterelles et ses bourgs

 Ma ville toute ma ville s’est peu à peu délitée
Elle ressemble à une bête par la laideur habitée
Le temps dans ma ville s’est soudain arrêté
Et avec le temps pour longtemps le rire et la gaieté

 Parle-moi ô ma ville de tes heurts et malheurs
Parle-moi ô ma vile de tes peurs de tes leurres
Mais aussi de tes rêves enfouis dans ton cœur
Pour apaiser un peu ma peine et contenir ma douleur.

 Parle-moi ô ma ville de tes prouesses d’antan
De tes poètes aussi qui chantaient tout le temps
Sans jamais quitter l’arène un seul instant
Le retour des hirondelles à l’annonce du printemps

 Parle-moi ô ma ville de nos amours d’enfance
Quand la main dans la main nous voguions en silence
Cherchant au fil des mois l’eau de rose et l’eau de chance
Et chantant à cœur joie tes plus belles romances

 Montre-moi tes demeures aux toits rouge vermeil
Ouvre-moi tes patios aux couleurs du soleil
Pour entendre tes clameurs dans le creux de l’oreille
Et entendre que ton jour un beau jour se réveille

 Mon amour pour toi est toujours sans limites
Il vit dans mes veines dans tes artères il s’abrite
Quand je circule en toi tout mon cœur palpite
Et mon bonheur est grand quand je contemple ton site

 Mais ne désespère jamais ô ma ville
Viendra le jour où des héros comme Achille
Plus agiles que Pâris mais surtout plus habiles
Feront de toi comme Constantin la plus belle de nos villes

Lokmane


TOI ET MOI

Toi et moi Ophélie nous sommes si différents
Mais l’un à l’autre Ophélie nous ne sommes pas indifférents
C’est parce que Moi je ne suis pas Toi que j’arrive à m’épanouir
Et c’est parce que Toi tu n’es pas Moi que tu arrives à m’éblouir

 Car si par malheur Toi tu étais Moi
Le monde serait triste à mourir et si Moi j’étais Toi
Le poète en Moi pourrait souffrir
Souffrir jusqu’à en mourir

 Plus d’un mot m’appartenant sur ton chemin tu croisas
Tu le pris par la main et ta langue l’apprivoisa
Pour fêter un tel lien tout l’Hexagone pavoisa
Et invita au mariage Amine Sedar et Elsa*

 La fête eu lieu près de la Seine dans la ville de Troyes
Tous les Convives étaient là y compris les hommes de loi
Venus de près venus de loin écouter l’hymne à la joie

 Cette route par laquelle bien des mots vinrent à Toi
Que tu as apprivoisés et mêlés à tes patois
Pour servir tes poètes tes conteurs et saint Eloi
Dont ils n’ont jamais trahi la cause ni tu leurs voix

 Au restaurant la Passerelle tu nous reçûmes avec tact
Sans jamais dévoiler avec nous tes contacts
Ni mettre en doute la sincérité de nos actes
Et le charme de nos rencontres demeura toujours intact

 Nous nous sommes attablés sous un arbre à palabres
Pour échanger des propos sur l’origine du mot sabre
Est-il français javanais ou natif de La Calabre
Ou plutôt germanique comme l’assurait l’oncle Fabre

 La discussion perdura et devint un peu oiseuse
Elle s’envenima par moment pour devenir orageuse
Entre ceux qui prétendaient que le mot vient de la Meuse
Et ceux qui soutenaient qu’il est natif de la Creuse

 Heureusement que sur la table il y avait de quoi boire et manger
Des produits dont les noms étaient patois ou étrangers
Qui nous aidaient à oublier les propos échangés
Et mettre nos palabres hors de danger

 Nous bûmes et mangeâmes tous les produits francophones
Que l’origine de leur nom soit arabe ou lusophones
Provenant de la Tamise ou du Zambèze ou de l’Amazone
Ou arrivant un jour du Nord par le Rhin et le Rhône

 Autour de la quiche lorraine il y a avait tout un bazar
Le nem vietnamien et le steak tartare
Le couscous maghrébin et les yaourts bulgares
Le cigare espagnol et le turcophile caviar

 Nos visages jubilaient autant que nos palais
A la vue de tant de mets y compris les mets malais
On riait aux éclats en écoutant Alphonse Allais
En attendant Raymond Devos à Rouen ou à Calais

 A l’issue du repas nous quittâmes la Passerelle
Pour un récital poétique en l’honneur d’Etienne Jodelle
Et de tous les Ferrat qui chantèrent Elsa la belle
Les poèmes de Villon de Marie et Claudel

 Puis nous partîmes dans la nuit croiser sur la Seine
En pensant à ceux des mots qui avaient un peu de peine
A se frayer un chemin vers la langue de Verlaine
Et devenir un soir d’été Compagnons de la marjolaine

 La croisière nous la fîmes à bord de la Boussole
En souvenir de La Pérouse et de sa veille gondole
Nous dansâmes toute la nuit de jolies farandoles
Africaines et bretonnes indiennes et cévenoles

 Arrivés au niveau de la Passerelle de Senghor
Nous eûmes une pensée pour le poète à la voix d’or
Qui scella brillamment le couchant et l’aurore
La négritude africaine et la francité d’un Paul Fort

 Le bonheur est dans pré disait le prince des Poètes
Il est près tout près opinait Sedar de la tête
Pour que nous soyons prêts à lui faire souvent fête
Et l’accueillir dans nos cœurs et non dans nos mallettes

 Nous nous arrêtâmes un moment sous la Passerelle De Beauvoir
Pour saluer la grande Simone officiant dans son manoir
Invitant les femmes du monde à conquérir leur pouvoir
Et laisser un peu les hommes s’occuper des lavoirs

 Tous ces mots apprivoisés provenant de Chine ou de Rome
Ont gardé leur racine c’est-à-dire leur rhizome
Et ils sont allés s’enivrer de nectar et d’arôme
Ils n’ont jamais été à l’origine des pogroms

 Car ce sont des passerelles entre des rives qui s’ignorent
Des ponts et des relais entre le Sud et le Nord
Les produits qu’ils nomment arrivent toujours à bon port
Et les langues qui les apprivoisent ignorent le déclin et la mort.

 Qu’il s’agisse de passerelles ou bien du mot rhizome
Et des truffes sur la table assaisonnées de Loukoums
Qu’il s’agisse de palabres ou bien encore du mot boussole
Et de nos visages jubilant à la vue d’un atoll
Tous ces mots et vocables sont tous venus jouer un rôle
Rendre encore plus belle la langue de France Anatole

* Amine MALOUF , Sidar SENGHOR, Elsa TRIOLET
                                                                            Lokmane


CRIS ECRITS

J’écris souvent mais je crie toujours
Parfois la nuit parfois le jour
Pour dire ma souffrance et ma peine
De voir la rancœur et la haine
Devenir partout pérennes
Et prendre le pas sur le débat
Dans beaucoup de pays
Des pays si beaux si jolis
Des pays souvent trahis
Souvent trahis et meurtris

 J’écris je crie ma douleur
Je hurle souvent et je pleure
Devant l’horreur et la laideur
J’écris je crie ma douleur
Ma douleur de voir la peine
Blesser les cœurs
Ceux de nos mères
Et leur douceur
Matin soir et à toute heure

 J’écris je crie ma colère
Ma colère de voir des terres
Cesser de voir des Paradis
Pour devenir des lieux maudits
Ma colère de voir des vies
Ensevelies dans la nuit
Ensevelies au fond des puits
Ensevelies jusqu’à l’oubli
Sans fanfare et sans bruit

 J’écris je crie surtout ma honte
De voir tant de clercs et de pontes
S’en aller souvent à bon compte
Fermant à clef toutes les portes
Aux malheureux aux sans abri
A ceux qui cherchent un peu de rêve
A ceux qui cherchent un peu de sève
A ceux qui rêvent d’une autre vie

 Non pas celle qu’ils n’ont pas choisie
Mais la vie qu’on leur a ravie
Qu’on leur a ravie souvent à vie
Qu’on leur a ravie sans leur avis
Souvent à l’aube de leur vie

 Mais je cesserai mes cris demain
Et rangerai mes parchemins
Si demain sur mon chemin
Je ne vois plus couler le sang
Si demain sur mon chemin
Je vois la peur changer de camp
Si demain sur mon chemin
Je vois le rosier fleurir au champ
Et le soir le soleil couchant

 Alors je me tairai pour toujours
Pour ne plus parler que d’amour
Et sous le ciel bleu de ces pays
Ces pays si beaux et si jolis
J’irai partout heureux et ravi
Tantôt le jour tantôt la nuit
Chanter l’hymne à la joie
Chanter l’hymne à la vie.

Lokmane