A. Bidar: Un islam pour notre temps (Compte-rendu)

Recension de livres
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Abdennour BIDAR: Un islam pour notre temps . Édit. du Seuil, 2014/ postface 2017, 142 p.

L’auteur part d’un constat: la question d’une réforme pour l’islam se pose de plus en plus, mais pour l’heure cette question reste sans réponse satisfaisante. Il faudrait arracher l’islam à son immobilisme. Les musulmans eux-mêmes, surtout ceux qui vivent en Occident, ne sont pas restés indifférents à l’influence de la civilisation moderne. “Notre intériorité n’est plus d’un seul bloc”, remarque l’auteur (p.13). “L’islam ne parvient toujours pas à trouver sa place dans la modernité et est dramatiquement en retard sur l’histoire du temps présent”.(p.15). Le monde musulman est en mutation depuis longtemps, mais l’islam ne veut pas admettre la réalité de ce changement et il s’enferme le plus souvent dans une logique de résistance. S’il y a eu ici ou là des réformes, celles-ci sont très partielles, hésitantes, lentes et conflictuelles. La théologie musulmane est demeurée statique mais la liberté transmise par la modernité imprègne de plus en plus la conduite des musulmans. Ce qui leur manque, c’est “une justification sacrée à ce nouvel islam que chaque musulman tente aujourd’hui de réinventer en fonction de ses conditions de vie et de ses propres besoins spirituels” (p. 38). On ne peut donc plus s’en tenir à une opposition entre tradition et modernité.

À partir de ce constat, l’auteur va rechercher l’intention de Dieu dans la modernité. Car, d’après l’auteur, la modernité est bien plus qu’un événement moral et politique. Elle est aussi un événement spirituel “qui révolutionne le rapport que l’homme entretient avec l’absolu, qui est au cœur de son être” (p. 43).

Il faut donc se servir des valeurs que porte la modernité pour repenser l’islam. Trois d’entre elles paraissent décisives : liberté, égalité et fraternité. “Ces termes incarnent les principes les plus élevés de la civilisation moderne, susceptibles de la conduire à une justice et une paix universelles” (p. 47). À leur lumière l’auteur propose les nouveaux fondements de l’islam, car, à ses yeux, ces trois principes n’ont pas seulement une valeur sociale, mais aussi sacrée. Ils redéfinissent complètement le rapport entre l’homme et Dieu. “Il n’y a rien au-dessus de l’homme, dont la dignité est la seule valeur absolue, qui existe dans notre monde. Nul n’a le droit de porter atteinte à cette dignité, qui est le sacré lui-même”. (p.48). Dieu nous a rejoints, dit-il encore, et ne fait plus qu’un avec chacune de nos vies. La rencontre d’un autre être humain nous conduit le plus loin à la rencontre de l’absolu, de Dieu lui-même. C’est l’événement fondateur de la civilisation humaine. Le respect humain de toute personne humaine est un devoir absolu… (On semble entendre, dans ce discours de l’auteur, le personnalisme de Mounier).

L’auteur en tire alors les conséquences pour les musulmans. D’abord, un islam moderne sera un islam où chaque musulman choisit librement le contenu de sa conduite morale et spirituelle. Ce n’est pas une autorité (imam, théologien, juriste, conseil représentatif…) qui doit être chargée de définir pour les autres ce qu’il faut faire ou non. Autrement dit, le commandement de Dieu ne s’applique pas de façon uniforme ou générale, mais en fonction de la capacité et de la situation de chaque individu. C’est la responsabilité de chacun de déterminer l’islam qui est le sien propre. Voilà, selon l’auteur, le principe fondamental de la réforme de l’islam.

Il précise immédiatement que le choix personnel doit être “délibéré”, c’est-à-dire effectué en connaissance de cause et en conformité avec ce qui lui est apparu comme “le meilleur”, et non selon la seule fantaisie de l’individu. Il avance alors trois conditions susceptibles de caractériser le choix spirituel : authenticité du choix ; responsabilité du choix ; dialogue, si possible, avec la communauté. Le choix doit se faire à l’intérieur du cadre de la Révélation parmi les croyances et les pratiques du Coran. Pas d’islam hors du Coran. Puis, il faut que chacun se demande ce qui est vraiment indispensable pour lui et en conformité à ses besoins spirituels les plus profonds. Et finalement, l’individu découvrira mieux sa voie en allant à la rencontre de ses frères dans la communauté. Cette troisième condition n’est pas impérative pour l’auteur, car on ne peut obliger personne à discuter de ses choix personnels (c’est une affaire entre Dieu et lui), mais le soutien de la communauté est souhaitable.

Le musulman reste bien “soumis à Dieu”, mais la loi de Dieu lui parvient maintenant de l’intérieur de sa conscience et non pas par l’interprétation des docteurs qui n’ont qu’un rôle de conseillers. Il faut également réaffirmer l’égalité entre croyants. Les femmes ne doivent plus être placées sous la tutelle masculine: mariage et divorce doivent dépendre de leur choix, etc. Aussi tous les versets du Coran allant contre l’humanisme et les droits de l’homme sont à replacer dans leur contexte culturel aux premiers temps de l’islam; ils n’ont plus la moindre justification aujourd’hui et sont incompatibles avec l’idéal de l’égalité, comme certains versets sur les femmes, les non-musulmans etc. Les musulmans doivent également être éduqués à fraterniser avec tous les hommes, sans exclusion. Ils doivent apprendre à se mélanger aux non-musulmans, à vivre avec eux. L’autre qui ne partage pas mes croyances et mes habitudes est aussi un visage de Dieu. Le communautarisme est à bannir, car il divise et n’éduque pas l’individu à la différence et à l’ouverture de l’autre. Quant à la communauté musulmane, chacun doit être libre d’y entrer et d’en sortir et de ne pas penser comme tous les autres adhérents. Faire partie d’une communauté spirituelle a pourtant l’avantage de protéger contre l’individualisme, le danger de la société moderne.

Le principe de la liberté spirituelle a également une conséquence politique : il met fin à toute idée d’une religion musulmane d’état qui imposerait à tous la même loi religieuse, est incompatible avec la modernité et le principe de la liberté spirituelle.

Dans un dernier chapitre l’auteur développe la contribution propre de l’islam à l’humanisme moderne. En effet, en mettant l’individu seul au centre du monde et comme la valeur suprême, le projet de l’humanisme s’est totalement retourné contre lui-même au fur et à mesure de l’avancée des temps modernes. Dès le dix-neuvième siècle, à la suite des “philosophes du soupçon” (nihilisme, mort de Dieu, absurdité de la vie…), la personne humaine a été de plus en plus bafouée et exploitée… Bien souvent le monde moderne au lieu d’élever l’homme, l’a dégradé et ainsi contredit son ambition de départ.

Ce n’est qu’en redonnant à chaque personne un sens sacré qu’on la protégera de tout ce qui veut la détruire. C’est là précisément que doit intervenir l’héritage religieux. Ainsi l’auteur mettra en évidence les ressources spirituelles que l’islam peut offrir à la modernité, à savoir la foi et la parole de Dieu, une richesse infinie grâce à laquelle la vie humaine retrouve un sens supérieur et une destinée humaine éternelle.

Il semble bien que l’auteur de ce livre ait été le premier parmi les penseurs musulmans à proposer une vision de la modernité comme événement spirituel pour repenser l’islam. Ce seront ses confrères musulmans qui jugeront son projet. Le mérite réel de l’auteur est, me semble-t-il, d’avoir essayé de donner aux musulmans la preuve que l’islam peut s’adapter au temps présent, sans renier sa foi. Il appuie d’ailleurs souvent ses affirmations par des versets du Coran et par des citations d’auteurs classiques de l’islam. Malgré cela, ce sera une tâche immense d’éduquer les consciences musulmanes à ce projet. On peut même se demander si beaucoup de croyants musulmans seraient d’accord de souscrire ce “nouvel islam”, qui enlève le caractère obligatoire de ses lois et de ses règles juridiques, qui depuis plus d’un millénaire ont régi leur religion. Et n’auraient-ils pas la crainte de tomber dans un pur subjectivisme de la foi et de la morale musulmane ? Et, à leurs yeux, est-ce que la religion musulmane ne serait-elle pas réduite à un humanisme, où la loi de Dieu perdrait sa valeur unique et éternelle ?