En passant par les Glycines

Vie de l'Eglise
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Le directeur des Glycines (https://www.glycines.org/) à Alger le Père Guillaume Michel (mdf) a quitté Alger pour un temps sabbatique après avoir passé huit années comme directeur des glycines. Durant son passage ce centre a été revitalisé grâce au charisme, aux compétences et à la jeunesse du Père Guillaume, nous l’avons rencontré avant son départ.

Comment êtes-vous arrivé aux Glycines ?

Après ma formation au PISAI de Rome, ma communauté « Mission de France » https://missiondefrance.fr/ m’a envoyé ici, je n’avais pas beaucoup d’idée sur ce que serait ma mission, mais j’avais passé une année auparavant au CCU pour connaître ce pays. Le P Ghaleb m’a nommé aux Glycines en intérim pour 4 mois. Ça a duré huit ans !

Comment s’est passé cette mission ?

Ce fut difficile dans les premières années. De nombreux contentieux à régler y compris judiciaires, un bâtiment en mauvais état, un personnel pléthorique que nous ne pouvions plus payer. Une des choses difficiles fut le licenciement de la moitié du personnel, il y avait une quinzaine de salariés en 2010. En relisant les choses, je dirais que cela a été une aubaine car j’ai dû apprendre et inventer.

De nombreux chantier donc de tout type autre que culturel ?

En fait, je crois n’avoir fait que cela ; relancer l’acquisition des livres par exemple , rendre le centre autonome sur le plan financier pour pouvoir provisionner et entreprendre les rénovations urgente des terrasses qui fuyaient à l’époque, la méthode audiovisuelle d’arabe algérien qui devait être rééquipée en supports audiovisuels, l’hôtellerie a remettre à niveau. Peu formé au métier de gestionnaire, j’ai dû apprendre sur le tas. Le personnel et les bénévoles ont été remarquables, ils se sont engagés pour que le Centre se transforme et fasse sa mue.
J’ai acquis la conviction qu’il faut créer de la synergie entre les institutions diocésaines en partageant une réflexion sur le sens de ce que l’on fait et l’en esquissant une vision commune.

Le rôle de ce centre des glycines est normalement culturel ?

Je dirais que par le moyen de la culture, la recherche et les arts, c’est un lieu de rencontre entre mondes différents, des mémoires différentes : chercheurs étrangers et algériens, du nord et du sud, chrétiens et musulmans, non croyants, de cultures complètement différentes, du Japon aux Etats Unis, de l’Argentine a la Chine et à l’Afrique, en passant par le Golfe. Un lieu qui favorise les passages entre des monde différents et parfois antagonistes, une interface qui nous permet de mettre ensembles des gens qui ne se croiseraient jamais autrement et d’expérimenter le fait de vivre ensemble, de faire table commune, partageant une chose, la recherche et la création, avec toujours l’Algérie comme toile de fond. C’est si rare et si précieux dans l’Algérie d’aujourd’hui.

Qu’en est-il de la dimension intellectuelle du Centre ?

J’ai voulu rendre au centre sa dimension d’étude - le centre était devenu une auberge de jeunesse où l’on logeait pour un vil prix des stagiaires qui étaient en ambassades et ONG à Alger. Il fallait rendre sa dimension de culture et de recherche au Centre. J’ai donc commencé à acheter des livres en quantité plus importante, en complétant des collections restées en jachère, en relançant aussi des activités scientifiques : tous les chercheurs qui venaient, donnaient une conférence sur leurs travaux. Nous avons fait aussi des journées d’études par exemple avec l’arrivée du fond de livres d’un historien de la période coloniale, Charles-Robert Ageron ; il y avait une trentaine de doctorants algérien et étrangers. Il s’agissait alors de replacer le centre sur la carte des centres de recherche et d’études du Maghreb. Ce fut une très belle aventure. Je citerais aussi la contribution du Centre au cinquantenaire de l’indépendance avec la journée sur les chrétiens dans la guerre de libération. Le décor se replantait de nouveau. https://glycines.hypotheses.org/

« L’université pour tous », comment est venu cette idée ?

Je pense que l’on doit être présent dans l’enseignement supérieur ici en Algérie. A ce propos, j’avais pris contact avec l’université Saint Joseph de Beyrouth dans le but trouver un partenaire pour monter un petit projet semblable ici, mais ce ne fut que les prémisses d’un projet de plus grande envergure. Par contre l’idée d’avoir un lieu d’enseignement ouvert à tous et gratuit semblait possible, c’est ainsi que l’idée a fait son chemin. Le premier semestre nous avions des enseignements trois fois par semaine, puis nous sommes passé à deux fois par semaine car c’était un peu trop ambitieux. Cela nous a permis de créer un réseau de chercheur incroyable en Algérie, une soixantaine de professeurs des universités du pays ont coopéré.

Comment voyez-vous le lien entre la vie chrétienne et la recherche intellectuelle ?

L’Eglise d’Algérie vit sa présence ici dans une dimension cultuelle, spirituelle et caritative et elle le fait bien. J’ai toujours eu la conviction que la vie de l’église doit habiter la dimension intellectuelle et la dimension esthétique. Il nous faut contribuer à former des esprits, des intelligences, dans un cadre totalement ouvert, et je crois que le Centre d’études peut jouer ce rôle. C’est une tradition ancienne dans l’église que celle de l’enseignement et la formation de la jeunesse, il nous faut la réinvestir dans le contexte d’une société musulmane, la repenser et la réinventer pour notre mission spécifique ici en Algérie. Il nous faut aussi contribuer à faire « du beau » pour servir la beauté de la création et le Créateur, d’abord dans les espaces liturgiques mais aussi dans tout ce que l’on crée. Quand le cardinal Duval entreprend la construction de la cathédrale du Sacré-Cœur, il choisit les meilleurs architectes de son temps, il opte pour le projet le plus audacieux, le plus en dialogue avec les courants dominants de l’architecture de son époque, Il nous faut retrouver une audace comparable dans nos entreprises.

Quels sont les retours de ces chercheurs étrangers qui passent ici ?

Ils sont très attachés à ce lieu, ils reviennent régulièrement au long de leur recherche ; les Algériens fréquentent le centre plus régulièrement. Ils sont environ 400 par ans à passer ici chaque année.Le réseau est très étendu.
Ils viennent principalement d’Europe, USA, Japon, Coréen, Chine et quelques-uns du Moyen Orient. Hors d’Algérie, environ cinq cents personnes dans le monde font des recherches sur l’Algérie, c’est peu. Mais presque tous passent ici !
Nous sommes appréciés par ces gens, ils ont une grande estime et confiance en ce que l’ont fait. Ils apprécient beaucoup notre vision bienveillante des gens de ce pays.

 Quelle expérience sur le plan théologique avec des théologiens musulmans

J’ai essayé au début de prendre contact mais, j’ai vu que ça ne répondait pas peut-être que je n’ai pas assez insisté, Chantal va s’y lancer, je lui fais confiance.

Et aujourd’hui sur le plan financier où en est-ton ?

Nous sommes autonomes et l’on peut investir sur le bâtiment et payer des salaires décents. C’est un modèle qui fonctionne pour le moment et que l’on réinventera s’il le faut.

Comment vois-tu la suite quels seraient tes souhaits ?

Je crois qu’il faut que ce lieu reste un espace où l’on puisse vivre l’altérité, les gens qui passent ici sont très différents et ce qui les rassemble c’est la recherche et le travail intellectuel. C’est un lieu de rassemblement où on expérimente vraiment l’altérité et la créativité. Tous mes vœux pour Chantal. C’est une belle aventure.

Tu as monté une pièce de théâtre cette année avec une troupe d’étudiants. Quel ????

Cela a été une des plus belles expériences que j’ai pu vivre aux Glycines. Aventure humaine d’abord et artistique également. Il y a trois ans, des étudiantes de littérature francophone sont venues me demander de créer une troupe et de monter une pièce du répertoire classique. J’ai beaucoup hésité et longtemps repoussé l’idée. Puis je me suis lancé avec une professeur de l’université d’Alger. Nous avons rassemblé une douzaine d’étudiants d’instituts et universités différents, arabophones et francophones ; à l’unanimité ils ont choisi une pièce du répertoire classique, Dom Juan de Molière ; puis nous nous sommes lancés. Ils ont été admirables de persévérance et régularité, ils en voulaient vraiment. Au-delà du désir personnel de monter sur les planches, ils sont rentrés dans une aventure collective. Un an de travail plus tard, ils sont montés sur scène, dont la scène du Théâtre National Algérien TNA qu’il a fallu convaincre de nous accueillir lors une semaine consacrée à Molière avec des pièces en arabe traduites et adaptées par Mahieddine Bachtarzi dans les années 30. Grâce à l’initiative de la troupe, Le TNA à ouvert une programmation réservée au théâtre amateur. Le théâtre a beaucoup de vertus, dont celle de mener les comédiens au-delà d’eux même, dans un rôle qu’ils n’ont pas choisi, dans une constante interaction d’autres comédiens. C’est une aventure personnelle et collective extraordinaire. Les gens se révèlent à eux même. Ils sont marqués pour leur existence. Je dirais que une excellente école de la vie. Je crois que là où j’irai, le théâtre sera une composante de ma mission, c’est sûr.

 Juin 2018, Propos recueillis par Didier Lucas