Religion et Liberté , « Billet de l’évêque » Nicolas LHERNOULD Évêque de Constantine et Hippone

Religion et liberté

Dans le numéro de « Rencontres » du mois d’octobre, le bulletin de l’archidiocèse d’Alger, Mgr Paul Desfarges revient sur le thème de la « liberté de conscience », citant notamment un extrait de la dernière encyclique du pape François: « Il y a un droit fondamental qui ne doit pas être oublié sur le chemin de la fraternité et de la paix. C’est la liberté religieuse pour les croyants de toutes les religions » [Fratelli Tutti, n° 279]. Un thème que les Pères de l’Eglise avaient déjà été conduits à aborder en leur temps. « La liberté est précisément ce qui rend l’homme image de Dieu » [Contre les Hérésies, IV, 37, 5)], écrivait saint Irénée de Lyon à la fin du IIème siècle. L’affirmation résonnait d’autant plus fortement que les temps étaient alors à la persécution. C’est à cette même époque que vécut Tertullien, le grand Carthaginois d’origine berbère qui se convertit au christianisme vers l’âge de 35 ans, et qui fut, bien plus encore qu’un avocat hors-pair, sans doute le plus grand théologien de langue latine de son temps. En matière de liberté religieuse, sa pensée est naturellement marquée par son siècle, mais aussi très visionnaire, à même d’éclairer, comme souvent chez les Pères, les débats contemporains.

Tertullien se présente d’abord, dans la droite ligne de ses devanciers, comme un fervent défenseur de la « liberté de culte »: celle de pouvoir se tourner publiquement et sans contrainte vers la puissance en laquelle on croit tout en reconnaissant à l’autre le droit de faire de même, quelle que soit sa croyance : « Que l’un soit libre d’adorer Dieu, et l’autre Jupiter ; que l’un puisse lever ses mains suppliantes vers le ciel, et l’autre vers l’autel de la Bonne Foi […] » [Apologétique, XXIV, 5-6]. Sur les traces d’Irénée, qui rappelait que Dieu lui-même avait voulu s’abstenir de contraindre à la foi pour sauvegarder « la liberté de l’homme et la maîtrise qu’il a de soi-même » [Contre les Hérésies, IV, 37, 5], Tertullien affirme haut et clair : « Prenez garde, en effet, que ce ne soit déjà un crime d’irréligion, que d’ôter aux hommes la liberté de religion et de leur interdire le choix de la divinité, c’est-à-dire de ne pas me permettre d’honorer qui je veux honorer, pour me forcer d’honorer qui je ne veux pas honorer ! Il n’est personne qui veuille des hommages forcés, pas même un homme […]. » [Apologétique, 6].

L’originalité de Tertullien tient au fait d’aller plus loin que ses prédécesseurs : sous sa plume en effet, la « liberté de religion » ne s’arrête pas au seul libre exercice du culte. Elle englobe non seulement celui-ci mais aussi la liberté de pouvoir choisir sa religion, d’en changer, de ne pas en avoir, ce que l’on appelle aujourd’hui la « liberté de conscience »: « II est de droit humain et de droit naturel que chacun puisse adorer qui il pense ; la religion d’un individu ne nuit, ni ne sert à autrui. Il n’est pas dans la nature de la religion de forcer la religion ; celle-ci doit être adoptée spontanément, non par la force, puisque les sacrifices ne sont demandés que de bon gré. C’est pourquoi, si vous nous forcez à sacrifier, vous ne donnerez rien en fait à vos dieux ; ceux-ci n’ont pas besoin de sacrifices offerts à contrecœur […]» [A Scapula, 2]. La contribution essentielle de Tertullien au débat fut donc de préciser, dès le IIIème siècle, qu’il ne saurait exister de véritable liberté de religion si ne sont en même temps respectées en cette matière la liberté de ne pas être empêché et celle de ne pas être contraint.

+ Nicolas LHERNOULD

Evêque de Constantine et Hippone

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