L’empreinte de l’Algérie dans ma vie

P. Michel Henrie, a été longtemps vicaire général du diocèse de Meaux en France. Il vient de passer un petit séjour sabbatique à Constantine. Ce fut une opportunité d’entendre et de lire son témoignage sur sa découverte de l‘Algérie et de son Eglise. A lui notre reconnaissance.

Interview

R.S. : Quel lien ou expérience avez-vous avec l’Algérie? Depuis quand ? Dans quel cadre?

P. Michel H. : En septembre 1973, je débarquais dans le port d’Alger, accueilli par le P. Thierry Becker, alors directeur national des Ecoles diocésaines. Je devais rejoindre le lendemain, comme V.S.N.A. (volontaire du service national actif), l’Ecole Jeanne d’Arc de Constantine (Collège), pour y effectuer mon temps de coopération. Je venais d’avoir 21 ans, et j’allais enseigner à des élèves de 14-15 ans !

Mon parcours, jusque-là, avait été profondément pénétré par la foi et la pratique religieuse, tant dans ma famille (étant l’aîné de trois garçons) que dans les institutions privées que j’avais fréquentées depuis mon enfance. J’appartiens, notamment, à la génération des « petits séminaires » (celui des Assomptionnistes où j’ai suivi mes études secondaires a fermé ses portes en 1970, nous n’étions plus que sept en Terminale). Après une année de réflexion et de maturation à Paray-le-Monial, je fus envoyé pour le cycle des études de philosophie au Séminaire français de Rome. Le contraste fut donc grand en arrivant en Algérie : je ne connaissais pratiquement rien de l’islam ! Cependant, mon affectation dans ce pays émanait d’une option que j’avais formulée –en deuxième lieu après Madagascar-, lors de ma candidature auprès de la Délégation catholique pour la Coopération (D.C.C.), liée au malaise ressenti durant mes jeunes années en écoutant à la radio les nouvelles de la guerre d’Algérie.

J’eus la joie de m’adapter assez vite à ma nouvelle vie. Eprouvant le désir d’apprendre l’arabe dialectal, je fis progressivement la découverte des us et coutumes des habitants de cet ancien département français, devenu une nation indépendante en plein essor. D’autre part, le groupe des enseignants suscitait des liens d’amitié et favorisait l’apprentissage du « métier » : dès les premières vacances scolaires, je partis dans la R4 de Rosy, directrice du Primaire, en Tunisie, voyage mémorable !

Dans ces années-là, la communauté catholique de Constantine comportait encore beaucoup de membres, se réunissant le dimanche dans la « cathédrale du Sacré-Cœur ». C’est là que, séminariste, j’avais l’occasion d’animer, à mon tour, la Liturgie. En semaine, je m’efforçais d’assister, autant que possible, à la messe célébrée dans les communautés religieuses –notamment, près de Jeanne d’Arc, dans la chapelle du jardin d’enfants des Filles de la Charité.

Bien sûr, l’expérience algérienne des ces années-là fut avant tout celle de l’enseignement (de diverses matières) à des élèves de 1ère et 2ème année moyenne. De plus, j’eus la possibilité, au cours de la seconde année scolaire, de loger « en ville », au douzième étage d’un immeuble du « Chemin des dames », dans un appartement que je partageais avec Rabah, lui-même étudiant en Droit et surveillant à Jeanne d’Arc.

R.S. : Quels sont les faits marquants de votre parcours ou séjour en Algérie au service de l’Eglise ?

P. Michel H. : Pour parler du « service de l’Eglise » proprement dit, il me faut évoquer ici les nombreux séjours que j’ai effectués en Algérie à partir de mon ordination sacerdotale (juin 1979). De mémoire, je citerai :

-juillet 1979 (voyage avec un prêtre de mon diocèse né lui-même près de Saïda, qui fut condisciple du Frère Christian de Chergé, d’où notre visite au monastère de Tibhirine, après être passé à Oran, Saïda, El Abiodh…)

-été 1981 : ministère auprès des Franciscaines Missionnaires de Marie, à Tébessa ;

-été 1982 : voyage avec un de mes frères –nouvellement marié- principalement à Alger, à Tizi-Ouzou et en Petite Kabylie (Ighil-Ali) ;

-été 1984 : voyage avec mon plus jeune frère, en 2 CV, et retour en France par le Maroc et l’Espagne ;

-été 1986 : ministère à Tiaret ;

-été 1988 : ministère à Jijel :

-été 1990 : ministère à Cherchell.

J’attendrai ensuite 2003 pour retrouver l’Algérie (court séjour), puis reprendrai l’habitude d’y venir tous les deux ans. En 2013, je fus accueilli à Béjaïa. En 2017, j’eus la joie de passer trois semaines à Constantine (Bon Pasteur). Enfin, en octobre 2018, il me fut accordé un visa de 90 jours « avec plusieurs entrées », ce qui me donna la possibilité de venir trois fois : octobre 2018, mars 2019, août 2019 (Béjaïa et Sétif).

Enfin, je reçus de mon évêque de Meaux – après mes douze années de vicaire général- la disponibilité nécessaire d’un temps sabbatique, qui aurait pu durer sept mois à partir du 25 janvier 2020 ; malheureusement, la pandémie du Covid-19 ayant compromis ce projet, je n’ai été présent à Constantine que trois mois !

Comme vous le constatez, mes différents séjours ont eu lieu principalement pendant l’été, c’est-à-dire à une époque de l’année où les activités pastorales sont plus réduites, mais je les ai toujours vécus comme une solidarité effective avec l’Église d’Algérie, dans sa présence notamment, auprès des étudiants chrétiens sub-sahariens et au milieu des musulmans du pays.

R.S. : Qu’est ce qui vous a le plus impressionné, ou changé au contact des hommes et des femmes de ce pays?

P. Michel H. : Au fil des ans, je reconnais que mon amitié pour les Algériens de façon générale, et, bien sûr, pour quelques familles plus particulièrement, m’a conduit à vivre la fraternité fondamentale qui devrait toujours caractériser les rapports humains : « tous les hommes sont frères », on peut le dire en toutes les langues ! De plus, l’hospitalité n’est pas un vain mot, ici.

Ensuite, bien entendu, ces rencontres ont donné lieu, assez souvent, à des échanges sur notre foi respective et les pratiques de chaque religion. Dans ce sens, je suis toujours touché et reconnaissant quand tel ou tel ami me conduit dans une communauté religieuse, plus ou moins proche, pour pouvoir y célébrer la Messe.

R.S. : Comment s’est passé votre retour dans votre pays d’origine? Qu’est-ce qui vous manquait de l’Algérie ?

Palais du Bey Constantine

Palais du Bey Constantine

P. Michel H. : Je suis rentré en France à 23 ans, pour mener à bien ma formation sacerdotale au séminaire de l’Institut catholique de Paris (séminaire « des Carmes ») et en insertion pastorale dans une paroisse de mon diocèse (Meaux, 1975-1977, Melun, 1977-1979). A Meaux, il ne me fut pas difficile de rejoindre des immigrés en employant une part de mon temps au service de leur alphabétisation… Une anecdote pour montrer que l’Algérie me « manquait » déjà : comme je n’avais réussi, à Constantine, que l’épreuve du code de la Route en juin 1975, quelques semaines avant mon retour, je fis le projet d’y revenir en décembre pour obtenir le permis de conduire et c’est avec joie que, le 24 décembre, comme un cadeau de Noël, je fus doté du précieux sésame ! A Melun, je pris part, peu à peu, à la réflexion de prêtres et de chrétiens sur l’accueil des immigrés et j’effectuais quelques visites dans le foyer de travailleurs SONACOTRA.

Une fois prêtre, je fus appelé à participer pendant de longues années au service diocésain des Migrants, puis, avec l’approfondissement progressif de mes connaissances de l’islam, je pus assumer, durant vingt ans au moins, la mission de délégué de l’évêque pour les relations avec les musulmans, invitant les communautés chrétiennes à établir des liens d’amitié avec eux dans tous les milieux de vie et à se former pour mieux connaître leur religion.

Naturellement, il ne fut jamais aisé de constituer une véritable équipe pour ce service, dans un diocèse très étendu et comportant pourtant une forte population musulmane. Certains prêtres et fidèles n’hésitaient pas à dire que ce n’était pas « une priorité pastorale ».

Voilà, modestement, ce que je peux communiquer sur mon vécu « algérien » et ce qu’il apporta à ma vie et à mon ministère de prêtre. Je terminerai ce propos en exprimant la conviction toujours actuelle, plus que jamais, que le dialogue avec les musulmans ne vise pas je ne sais quel syncrétisme –et relativisme-, mais traduit une forme particulière du cheminement que les disciples du Christ sont appelés à vivre avec « tout homme » et « tout l’homme », selon la pensée de saint Paul VI1.

Propos recueillis par
Rosalie SANON, SAB

27 Mai 2020 | Actualités

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