Le plaisir de dire ‘c’est moi qui l’ai fait’ »

Atelier Artisanat Tizi Ouzou

« Le plaisir de dire ‘c’est moi qui l’ai fait’ »

C’est dans une rue tranquille de Tizi Ouzou, dans ces quartiers en hauteur de la vieille ville à forte pente, qui ferait sérieusement concurrence à ses similaires d’Alger, que nous attendent Sr Bernadette et ses élèves de l’atelier artisanat.

Dans cette localité, l’expression vallée du Sebaou prend tout son sens. On quitte le centre-ville fébrile pour aborder l’escalade de la haute ville du mont Belloua vers les anciens villages de Redjaouna, que les travaux en cours de téléphérique projettent de conquérir avec plus de facilité pour les citadins de la capitale de la Grande-Kabylie. La petite maison abrite l’atelier artisanat mais aussi le projet Petite enfance de formation des éducatrices pour crèches.

Ce qui fut Foyer de jeunes ou de femmes selon l’époque, a cédé la place en 2007 à l’Atelier d’artisanat animé par les Sœurs salésiennes, Sr Bernadette ayant rejoint l’Algérie en 2006. Fidèles à leur objectif d’éducation, elles organisent un ensemble d’activités pendant la semaine : macramé, coupe et couture, crochet, vannerie, boules magiques, initiation à la langue française pour adultes (analphabètes notamment) et très récemment la pratique du yoga. L’atelier Mosaïque devrait entrer en fonction en janvier prochain. Sr Bernadette est assistée par deux animatrices, mesdames Hammadi et Zaïche. D’autant plus que le mercredi, Sr Bernadette prend son bâton de pèlerin pour le Djurdjura où elle anime avec autant d’attention et de disponibilité un atelier pour les femmes d’Aïn el Hammam. Une manière de rompre, même modestement, l’isolement qui caractérise les régions montagnardes.

En ce lundi 4 novembre, notre visite coïncide avec la journée des femmes débutantes de l’atelier Coupe et couture. Une belle assemblée d’une vingtaine de femmes de différents âges absorbées chacune par son ouvrage, sollicitant Sr Bernadette au sujet d’une coupe, d’un point de couture. Ici, on ne brigue ni attestation, ni diplôme : « on leur annonce dès le départ que ce cursus de deux années n’est pas diplômé » confie Sr Bernadette, « je leur transmets les bases de la couture, je leur permets de réaliser des modèles ». Margaret, étudiante ougandaise à l’université de Tizi Ouzou en deuxième année Economie n’hésite pas preuve à l’appui, de se lever pour faire admirer une jupe droite réalisée avec l’aide de la soeur. Hayet sage-femme, qui en dépit des contraintes professionnelles tient à fréquenter l’atelier, abonde dans son sens et affirme avoir réussi à coudre une jupe en trois séances !

Les motivations sont certes, comme l’affirme l’une des présentes, « dans le plaisir de dire ‘c’est moi qui l’ai fait’ », de s’épanouir dans la réalisation de choses que l’on pensait hors de portée. Tin-Hinan, la trentaine, ingénieur en biologie, renoue quant à elle avec une passion qu’elle entretenait dans le passé avec les travaux manuels et c’est alors que se révèle à elle un véritable engouement pour la couture. Sinon, il y a aussi les retraitées, telle cette ancienne inspectrice des impôts qui n’hésite pas à se déplacer d’Azazga à 35 km à l’est de Tizi Ouzou, pour profiter d’un savoir-faire qui lui permet de passer le temps utilement, encouragée par une mère qui avait fréquenté les ateliers des Sœurs Blanches de Beni-Yenni. Une autre retraitée, Malika, vient ici mettre fin à un complexe qui faisait d’elle la seule femme dans la famille à ne pas faire de couture…

Mais il est un fait qui rassemble tout ce beau monde, c’est la perspective de passer de bons moments dans cet espace de rencontre, d’oublier les soucis, d’échanger et de se détendre. Des instants précieux presque confidents que l’on consacre à soi, entre femmes, dans la confiance. C’est ce qui fait le succès de l’atelier de Sr Bernadette, dont la liste d’attente est pleine. « Nous ne pouvons accueillir qu’un nombre limité vu que l’espace est limité à cette seule salle. Nous consacrons une journée de la semaine à chaque activité » nous confie-t-elle dans une voix proche du murmure, tout en nous ouvrant l’armoire des objets réalisés en macramé, en boule magique (nom donnée par les participantes au objets ornés de perles, en vannerie à partir de papier journal… Kahina, une jeune fille, émotive et très timide, s’isole sur une table de macramé très attentive à son ouvrage, tout en s’intégrant dans la tranquille assemblée féminine. Elle se cherche encore à travers des tentatives dans différents ateliers, dans des formations à l’extérieur, mais revient vers son refuge favori auprès de Sr Bernadette qui confie lui laisser quartier libre dans ses activités jusqu’à ce qu’elle s’épanouisse dans un choix satisfaisant.

« Tout par amour, rien par force », la règle des Salésiennes trouve ici une résonnance particulière par l’accueil aussi de huit cas difficiles, notamment de femmes de condition très modeste qui trouvent dans l’alphabétisation, puis dans la formation au macramé, la source qui ouvre la voie à des perspectives bénéfiques en commercialisant leurs produits. Nous quittons l’atelier artisanat de Tizi Ouzou par une belle journée d’automne, en étant persuadés de nous éloigner d’un havre de paix pour les femmes.

Samia Khorsi

Extrait de la revue Hayat N°240

6 Sep 2020 | A la une, Actualités

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