« Lalla Bouna  » symbole de paix et lieu de tolérance

Haut lieu de la chrétienté qui porte le nom de la figure la plus influente du monde chrétien, l’Algérien Saint-Augustin, la cathédrale éponyme – rénovée – trône souverainement sur Annaba en étalant sa beauté architecturale. Un lieu saint qui témoigne de l’esprit de tolérance, de paix et de cohabitation. Des valeurs plus que nécessaires en ces temps de crispation.

Juchée sur un mamelon boisé, qui domine la plaine de la Meboudja, les ruines d’Hippone et la mer, Lalla Bouna, comme aiment à l’appeler les habitants de la ville côtière, est visible à des kilomètres à la ronde, d’où que l’on vienne. Surtout par beau temps, lorsque sa structure d’un blanc immaculé contraste avec le bleu profond du ciel. La route sinueuse qui y mène est bordée d’oliviers sauvages, de chênes, de houx et de lauriers roses. Ainsi, au fur et à mesure que l’on monte vers la basilique, on s’enfonce dans une atmosphère apaisante, réconfortante, loin des bruits de la ville, si proche pourtant. Arrivé à hauteur du parvis, le visiteur ne peut s’empêcher de lever les yeux pour admirer les riches décorations du portail principal et les deux tours-clochers qui surplombent l’édifice. Hormis les agents de police en tenue qui assurent en permanence la surveillance des lieux, il n’y a pas âme qui vive sur l’immense belvédère, alors qu’on est dimanche, jour de messe pour les catholiques.

Il est 11h précises, lorsque, se conformant au programme des visites, un jeune homme de grande taille et vêtu d’une chape noire à larges manches et d’une soutane blanche ouvre la porte grillagée, qui donne accès au presbytère et à l’intérieur de la basilique par une porte dérobée. Père Basil Hilary arbore un large sourire avant d’expliquer que la messe n’est plus pratiquée les dimanches. “L’Évêché de Constantine et d’Hippone a décidé, il y a des années déjà, de célébrer le culte le vendredi, jour de repos hebdomadaire en Algérie. Cela, pour permettre à tous les fidèles, étudiants et travailleurs, d’y assister sans avoir à s’absenter à leur tâche”, signale-t-il. Et d’ajouter que les gens se sont habitués à cette règle particulière et que l’office est pratiqué, ce jour-là, dans de bonnes conditions. “Nous communions avec une centaine de personnes en moyenne le vendredi, des étudiants subsahariens inscrits dans les différents pôles de l’université Badji-Mokhtar, en majeure partie, auxquels se joignent, à cette occasion, des travailleurs expatriés et des résidents qui viennent des villes voisines”, se réjouit notre hôte. Cela, en portant à notre connaissance que c’est lui qui préside à la cérémonie en sa qualité de recteur, aux côtés des pères Fred Wekesa et Dominique Juma, qui comme lui ont pour mission de veiller sur l’église centenaire.

Une fois à l’intérieur, le visiteur est immédiatement saisi par la luminosité exceptionnelle qui inonde la grande salle des prières et tout particulièrement l’autel et le gisant en marbre de saint Augustin, mettant en évidence sous verre son cubitus ramené de la ville sicilienne de Pavie, où il est enterré. Décomposée par les 140 magnifiques vitraux retraçant la vie du saint homme, la clarté du soleil éclaire d’une lumière colorée et discrète à la fois tous les recoins et chacun des objets qui meublent l’endroit. À ce propos, le père Hilary rappelle que la plupart des vitraux de la basilique étaient dégradés, tout comme le reste de l’édifice, avant que l’Évêché, soutenu par le pape en personne, ne décide de les restaurer dans le cadre de la vaste opération de réhabilitation, entamée à l’automne 2010. “La reconstitution de ces fresques, qui sont de véritables chefs-d’œuvre réalisés par des artisans de renom à la fin du XIXe siècle, a été confiée à Vincent Peugnet, maître-verrier et gérant de l’atelier-vitrail Cassiopée de Marseille”, confie-t-il, en se félicitant de la qualité des travaux de rénovation, qui ont concerné toutes les parties de la basilique, depuis la toiture jusqu’aux murs intérieurs et extérieurs. Nous apprenons ainsi que cette opération d’envergure, financée en partie par des entreprises publiques et privées algériennes ainsi que par de généreux donateurs du monde entier, a dépassé les 4, 5 millions d’euros. Cela, alors que les entreprises spécialisées venues de France ont déplacé quelque 200 tonnes de matériels nécessaires aux travaux et mis tout leur cœur pour rendre au lieu sa configuration initiale, ce qui n’a pas été une tâche facile, compte tenu de l’état de détérioration avancé de l’édifice. Notre hôte est tout aussi enthousiaste lorsqu’il parle de l’architecture singulière de la basilique, notamment des styles arabo-mauresque, byzantin et romain qui la caractérisent. Il explique que de son point de vue le concepteur de l’édifice s’est inspiré des touches artistiques des civilisations qui sont passées dans la région avant de les intégrer dans son œuvre. “Tout a été fait, ici, de telle manière que la personne qui pénètre dans cette maison de Dieu se sente chez elle et qu’elle soit surtout convaincue de la dimension universelle de saint Augustin”, assure frère Hilary. Il poursuit en rappelant le message de fraternité et d’amour que n’a jamais cessé de partager l’enfant de Thagaste et évêque d’Hippone, décédé sur ce site même en l’an 430.

Les petites sœurs des pauvres au service des sans-familles Le rendu est là, “la rayonnante demeure, le palais resplendissant, dont la beauté” était si chère à Augustin a retrouvé une seconde vie pour le bonheur de ses adeptes des quatre coins de la planète. Ils étaient 19 000 à venir, l’an passé, pour suivre ses pas depuis la basilique Lalla Bouna, Souk Ahras et l’olivier sous lequel le saint homme avait pour habitude de se recueillir, selon la légende, jusqu’à Madaure (actuelle M’daourouche), enfin, où Augustin a fait une partie de ses études. “Aucun touriste n’a visité les lieux cette année à cause de la Covid- 19”, se désole le recteur en levant les bras vers le ciel en signe de résignation.

Évoquant ses relations avec les habitants de la ville, ce prêtre d’origine nigériane affirme qu’il n’a jamais ressenti la moindre gêne au contact des Algériens. “Les gens que j’ai pu rencontrer à Annaba et dans les autres wilayas ont toujours été agréables et même amicaux. Je n’ai jamais ressenti la moindre animosité de leur part, malgré le fait que je pratique une autre religion. Les personnes que j’ai rencontrées ont fait en sorte à chaque fois que nous puissions communiquer sans difficulté, souvent avec leur petite connaissance de la langue anglaise. Et ça me met du baume au cœur. Je peux le dire sans ambiguïté, les Algériens sont humains, ils débordent de charité”, avoue-t-il en regrettant que les êtres humains n’aient pas encore compris que la perfection vers laquelle tend la majeure partie d’entre eux n’existe pas et qu’il suffit d’être et d’aimer son prochain tout simplement.

Message d’amour et de fraternité que transmettent à leur manière, en le concrétisant par des actes de charité, les Petites sœurs des pauvres qui vivent au sein de la basilique. Se démarquant de la congrégation des augustiniens, ces dernières, au nombre de quatre, consacrent, quant à elles, leur existence à l’assistance et aux soins des personnes âgées, pauvres et malades de la région. L’hospice qu’elles gèrent dans l’une des ailes de la basilique abrite une quarantaine de pensionnaires des deux sexes, dont l’âge varie entre 60 et 90 ans. “Ces vieilles personnes, sans famille pour bon nombre d’entre elles, vivent dans ce pensionnat depuis des années. Beaucoup ont rendu leur dernier soupir dans les bras des Petites sœurs”, s’émeut encore père Hilary. L’homme de foi ne tarit pas d’éloges à l’endroit de ces centaines d’âmes charitables, commerçants, fonctionnaires et simples citoyens d’Annaba et même de plus loin, qui font régulièrement don de différents produits et denrées pour assurer bon an, mal an, le fonctionnement de l’hospice. Il nous parle avec une admiration de ces marchands de fruits et légumes, de ces bouchers, de ces épiciers, qui réservent chaque semaine une partie de leurs marchandises aux “Petites sœurs de Lalla Bouna”, et ce, depuis des temps immémoriaux. “Il n’y a pas si longtemps, des chefs de famille venaient de temps à autre ici accompagnés de leurs épouses et leurs enfants pour déposer des couffins remplis de victuailles destinés aux pensionnaires. Les offrandes étaient plus importantes à l’occasion des fêtes religieuses et des «daawate» si chères aux familles annabies, mais ça ne se fait plus”, se remémore un vieil habitant de la cité Auzas. Ce sexagénaire ne cesse de louer à son tour ces bonnes sœurs qui ne vivent que par et pour Lalla Bouna.

 A. ALLIA

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