La qualité des relations humaines me retient en Algérie

Simone Polycarpe vit à Anaba, dans le diocèse de Constantine-Hippone. Témoin d’une époque d’Algérie elle nous en parle, se dit, nous, fait réfléchir et nous interpelle. Nous n’aurons pas droit à sa photo par respect pour ses principes. En lisant attentivement nous verrons à travers son récit, sa personne plus qu’une photo. 

Née en Algérie dans la région de Souk Ahras, d’une famille de colons, j’ai vécu sans me poser de question dans la « bulle coloniale » telle que décrite par Mgr Claverie, où il était évident que nous étions là de plein droit pour mettre en valeur un pays en friche. L’histoire enseignée au lycée et l’attitude de l’Eglise locale nous confortaient d’ailleurs dans cette conviction.

Novembre 1954, le déclenchement de la Révolution est vécu comme un coup de tonnerre dans un ciel que nous pensions serein… C’est aussi la date de mon entrée à l’université d’Alger, la seule existante à l’époque.

Au lycée, je participais à la JEC, c’est donc tout naturellement que je me retrouve à l’Association des étudiants catholiques, plus communément « l’Asso », animée par des jésuites, le P. Coignet puis, plus tard, le P. d’Oncieu, qui ont de la situation algérienne une vision fort différente de celle qui m’a été inculquée et font découvrir les réalités économiques et socio-politiques à l’origine de cette explosion de violence. Ce que je voyais comme violence sans fondement devient acte de résistance à une oppression, le colonialisme, occupation d’un pays par une puissance étrangère. La résistance est une attitude juste et digne face à l’injustice, à une violence insidieuse et permanente qui ne dit pas son nom.

Le choc est rude : passer de la certitude d’un conflit clair et net à une situation totalement inversée ne se fait pas en un jour… Il faut souligner ici l’importance de l’appartenance à l’Asso et, à travers elle, à cette minorité de l’Eglise d’Algérie qui suit Mgr Duval, pas encore cardinal, et l’abbé Scotto, pas encore évêque.

Avec le recul du temps, je prends conscience de l’importance de ce lieu qui, en des temps particulièrement troublés, permettait une démarche communautaire et fut à l’origine de l’engagement de jeunes cadres qui restèrent en Algérie après l’indépendance.

Lieu de réflexion, de formation, de maturation,

Lieu d’information, qui détruit les rumeurs et aide au discernement face à l’évènement,

Lieu de rencontre, passerelle entre les deux camps : de jeunes militants du FLN viennent prendre des cours de français avant de partir en formation, et c’est l’occasion de découvrir  la vérité de l’autre.

Lieu de solidarité pour des familles endeuillées ou des étudiants en difficulté.

Cocon protecteur où l’on vient se ressourcer pour affronter les tensions extérieures.

. Obligée d’interrompre mes études en 1957 pour raisons de santé, je les reprendrai à l’université de Grenoble et terminerai une licence d’allemand en 1961. Je reviens alors provisoirement en Algérie pour participer à la préparation de l’exode familial qui semble de plus en plus inévitable. La situation se prolonge, je prends un poste de professeur d’allemand au Lycée Mercier à Bône (Annaba).

Intoxiquée par la propagande OAS qui prévoit le pire, je pars à contre-coeur, avec ma tante, dernière personne de la famille à être encore sur place, le 3 juillet 1962, deux jours avant la déclaration d’Indépendance, sans aucun bagage sur le bateau de l’exode…

En septembre, nous revenons « pour une semaine », non sans appréhension, pour faire un minimum de déménagement familial…

Surprise très agréable : le calme est revenu, l’ambiance apaisée, chose impensable deux mois auparavant, après sept années d’une guerre cruelle. Le soir, plus de couvre-feu, mais dans les guinguettes des plages, anciens combattants et combattantes de l’ALN, civils algériens et soldats français se côtoient dans une ambiance détendue. En ville, les personnes qui me reconnaissent s’exclament : « Vous êtes revenue ? Alors vous nous faites confiance ! » et les visages s’éclairent…

Je reprends mon poste au lycée, heureuse de pouvoir participer au développement du pays.

Malgré les difficultés (pénuries, désorganisation…) c’est une période d’intense activité, c’est le temps des promesses, tout semble possible… Les initiatives sont encouragées… un exemple : l’inspecteur d’académie accueille favorablement le projet de trois enseignants français d’organiser des cours pour les jeunes adultes qui ont dû interrompre leurs études en raison de la guerre et met immédiatement tous les moyens à leur disposition. Ces cours fonctionneront pendant plusieurs années.

Jusqu’en 1974  j’enseignerai l’allemand dans les lycées français, puis algériens.

En 1972 je découvre le Yoga grâce à une collègue algérienne qui a étudié aux USA. En quelques mois, mes problèmes de santé s’estompent, un petit groupe de collègues et d’amis vient pratiquer avec moi…

Mais enseigner l’allemand à des jeunes qui n’en auront pas l’usage me pose de plus en plus question… apprendre à respirer, à se détendre leur sera beaucoup plus utile… je quitte l’enseignement pour ouvrir un cours de yoga à Annaba, qui se développera et se poursuivra jusqu’en 2002.

Au fil des ans, le public des cours a changé : le petit groupe de coopérants s’est enrichi et diversifié : amies algériennes, anciens élèves du lycée, étudiantes, mères de famille…etc

Le yoga n’est inféodé à aucune tradition spirituelle, c’est donc un lien tout naturel entre personnes de traditions différentes qui se retrouvent en humanité. C’est une démarche de longue haleine, qui permet la naissance de solides amitiés qui durent encore.

Des questions me sont souvent posées, en particulier sur la nationalité algérienne… j’y ai sérieusement réfléchi en 1972 car, d’après les accords d’Evian, j’y avais droit pendant dix ans après l’indépendance si je la demandais… Des amis algériens m’en ont dissuadée, me disant que j’étais acceptée avec mon identité, que j’avais le droit d’être là en restant française. A la réflexion, j’ai pensé que c’était là un signe d’ouverture et ne l’ai jamais regretté.

Mon grand regret, en revanche, est de n’avoir jamais pu progresser dans l’apprentissage de la langue arabe, malgré plusieurs tentatives, car je travaillais en milieu francophone et avais des priorités de formation.

Une autre question m’est souvent posée, même par des inconnus : «  Vous qui pourriez être ailleurs, qu’est-ce qui vous retient en Algérie ? » La réponse est  évidente : la qualité des relations humaines, qu’elles soient spontanées ou de longue durée : je suis encore en relation amicale avec la petite-fille du chef de chantier de mon grand-père, et les rencontres avec d’anciens élèves sont toujours chaleureuses… C’est en particulier pendant la « décennie noire » que j’ai pu apprécier la générosité, la gratuité de l’accueil habituel en Algérie car je me suis toujours sentie protégée, même par des inconnus (chauffeurs de taxi, passants …). Actuellement, le quotidien est toujours riche en heureuses surprises… Et comme ma carte de résidence vient d’être renouvelée jusqu’ en 2030, j’ai toutes les chances de terminer ma vie en Algérie.

Propos recueillis par

Rosalie SANON, SAB

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