Jean le Baptiste, ou une autre place pour la Vie Consacrée

La 30ème Journée mondiale de la vie consacrée est célébrée ce lundi 2 février 2026. Cette journée, instituée par saint Jean-Paul II en 1997, coïncide chaque année avec la fête de la Présentation du Seigneur au Temple (la Chandeleur).Pour cette édition, le Dicastère pour les instituts de vie consacrée a choisi le thème : « Prophétie de la présence : la vie consacrée là où la dignité est blessée et la foi est éprouvée ».

Nous offrons aux lecteurs de notre site une réflexion d’un frère Capucin qui vit en Algérie.

Introduction

Dans ce document, je voudrais partager une intime conviction qui s’est faite jour petit à petit, en contemplant la présence de la Vie Consacrée dans ce pays où elle est donnée. Elle y prend sa place comme élément singulier au service de l’Église catholique. Suscitée par l’Esprit du Christ, à l’oeuvre dans l’Histoire, elle discerne les signes des temps et veille, désire, la venue du Royaume, ici et maintenant.

Dans le temps de l’Avent, et pour diverses raisons, la figure de Jean le Baptiste s’est imposée à moi, contemplée dans quelques scènes évangéliques interprétée à la lumière de ce qui est vécu en Algérie.

La Visitation revisitée

Nous avons l’habitude d’entendre, grâce en particulier à Christian de Chergé, que la présence de l’Église dans ce pays ressemble, analogiquement, symboliquement, à la rencontre de Marie et d’Elisabeth, avant les naissances de Jésus et de Jean. Il y a, entre chrétiens et musulmans, une fécondité de la rencontre qui dépasse leur personne, leur foi respective. Dans cette interprétation devenue classique, Marie, c’est la figure de l’Église qui porte le Christ, mais en secret. Elisabeth représente l’humanité en attente de la venue du Sauveur, tressaillant de joie lorsqu’Il vient, même discrètement.

Toute une théologie découle de cette vision de la Visitation comme événement spirituel qui dépasse ses acteurs. Elle permet de rendre compte de la délicatesse de Dieu lorsqu’Il vient dans nos réalités humaines. Elle dit l’espérance d’une double naissance : celle du précurseur dans le coeur des croyants de l’Islam, semence du Verbe, préparation baptismale, et celle du Christ, toujours à venir, dans celui des habitants et habitantes de ce pays, préparée par la rencontre avec des membres étrangers, mais bienveillants, du Corps ecclésial, porteurs du Christ déjà là dans le monde.

Mais une autre lecture est possible qui identifie aussi les membres l’Église, et donc ceux de la Vie Consacrée, à Elisabeth : la rencontre du Christ qui vient les concerne tout autant que les autres, elle peut les surprendre tout autant, et les faire tressaillir de joie. La naissance espérée, c’est alors celle de personnes capables de danser devant la réalité cachée d’un Dieu qui se fait embryon, petit enfant, adolescent et adulte, un Dieu qui surprend toujours dans ses façons d’être humain. Marie devient cette part d’humanité capable de porter le Seigneur des Vivants et des Morts. Ici, ce génie algérien qui a tant à nous apprendre du Christ. A condition de se mettre à son école, en commençant par apprendre et parler sa langue.

Voici l’Agneau de Dieu, ou le discernement du Royaume qui vient

Ce Royaume qui vient, Jean le Baptiste saura le discerner, d’abord au milieu de la foule qui s’approche de lui, au bord du Jourdain : « Voici l’Agneau de Dieu » (Jean 1, 29). Il montre du doigt un homme parmi tant d’autres. Il affirme avec assurance que cet homme-là est l’élu de Dieu, le Messie que le peuple attend. Quelle audace !

Il le discernera aussi depuis sa prison, au besoin en posant la question à Jésus, par l’intermédiaire de ses disciples –« es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » (Luc 7, 20). On peut penser qu’il doute. On peut aussi se dire qu’il cherche. La réponse de Jésus à ses questions n’en n’est pas une. Elle le renvoie à ce qu’il a pu voir et entendre. Et à sa mémoire de prophète, Isaïe en tête.

Cette capacité de voir et d’entendre, de discerner, est donnée au Baptiste, au Précurseur. Il est celui qui va livrer sa vie en avance, en préfiguration du don que le Christ fera de lui-même sur la croix. Comme nos 19 martyrs d’Algérie.

Or il me semble que la Vie Consacrée porte dans son histoire la marque de Jean le Baptiste : entendre le cri de l’humanité qui souffre, et la voir se relever, discerner les signes des temps, montrer le Christ qui vient. Non pas parce que ses membres seraient plus futés que les autres. Mais par une vocation singulière, un don qui lui est fait d’un charisme particulier et de modalités de vie qui s’accordent à cette venue, les voeux. Par le don qui est fait à ses membres, par la Source, dans l’Esprit, de se donner, à la manière du Christ.

Du message qu’il porte, Jean le Baptiste n’est pas le centre. Il pointe un Autre qu’il connaît à peine plus que les autres (« au milieu de vous se tient Celui que vous ne connaissez pas » Jean 1, 26) et qui le déconcerte fortement. L’Esprit, là aussi, fait son travail dans le coeur de cet homme qui ne reconnaît plus son disciple et cousin, mais fait confiance.

Je crois qu’en Algérie, les membres de la Vie Consacrée sont appelés aussi à discerner ce qui pointe de l’Eglise-Corps du Christ dans ce pays. Ils en font partie mais n’en sont pas le centre, ni la colonne vertébrale. Juste des serviteurs non-nécessaires qui auront tendance à s’effacer au fur et à mesure que ce Corps grandit.

L’ami de l’époux diminue, pour que Lui grandisse

Car, comme le dit Jean de lui-même, il est l’ami de l’époux qui se réjouit des noces qu’il contemple. Qui se met tout entier au service de ces noces dont il fait sa joie et devant l’accomplissement desquelles il s’efface : « Celui qui a l’épouse est l’époux ; quant à l’ami de l’époux, il se tient là et l’entend, et sa joie est grande à cause de la voix de l’époux. Cette joie, la mienne, est accomplie » (Jean 3, 29-30).

Cette mission de Jean rejoint, me semble t’il, la présence contemplative des membres de la Vie Consacrée dans ce pays. Ils et elles sont bien, à leur manière et suivant leur charisme, au service de la fameuse « conversation » que Dieu conduit avec l’humanité, et qui a vocation à finir en noces.

Ce service, selon l’Evangile, est celui de tout baptisé, non-nécessaire (α-χρειων), c’est-à-dire complètement libre, contingent, gratuit. S’il n’est pas accompli, quelqu’un d’autre s’en chargera. Personne ne peut s’approprier cette charge ni en revendiquer le mérite. Aucun privilège n’y est attaché, aucune reconnaissance n’est à attendre, rien ne lui est redevable. Jean le Baptiste échappe ainsi à toute prise et donne sa vie comme il l’a reçue : sans raison. « La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit, elle n’a cure d’elle-même, ne demande si on la voit » (Angelus Silesius, Le pèlerin chérubinique).

Ainsi Jean est appelé à disparaître au fur et à mesure que le Christ prend sa place. Et c’est bien la fonction principale de la Vie Consacrée que de permettre l’essor d’une église locale, puis de s’effacer pour aller ailleurs, pas forcément en quittant le pays, mais en ayant accompli ce pour quoi elle a été donnée, un jour de l’Histoire, à l’Église. Comme à Jean, la dernière place lui est réservée, seul privilège du Royaume qui vient (Matthieu 11, 11). L’Algérie n’échappe pas à cette règle.

Conclusion

Dans la belle diversité de la Vie Consacrée en Algérie, un cap me semble précieux à garder. Celui d’une vie totalement donnée au peuple que Dieu s’est préparé au sein de cette humanité (Ti 2,14). Cultiver cette passivité active qui nous donne de recevoir ceux et celles qui sont donné(e)s à l’Église, et s’en réjouir, me semble être la seule « tâche » qui nous soit demandée. Une hospitalité fraternelle et trinitaire.

Frère Pascal ofm.cap

 
Église Catholique d'Algérie