A l’écoute de nos pères (VI)

Aux racines patristiques d’une « Eglise synodale »

Les 9 et 10 octobre 2021, le pape François ouvrira solennellement à Rome une démarche synodale étendue au monde entier. En octobre 2023 aura lieu la XVIème Assemblée Ordinaire Générale du Synode des Evêques, qui marquera la dernière étape d’un parcours auquel est invité tout le Peuple de Dieu, pour « faire germer des rêves, susciter des prophéties et des visions, faire fleurir des espérances, stimuler la confiance, bander les blessures, tisser des relations, ressusciter une aube d’espérance, apprendre l’un de l’autre, et créer un imaginaire positif qui illumine les esprits, réchauffe les cœurs, redonne des forces aux mains » (Pape François, Discours au début du synode consacré aux jeunes, 3 octobre 2018).

Comme le rappelle le document préparatoire à ce synode, publié par le Saint Siège en septembre 2021 (cf. n. 11), ce « marcher ensemble » – ce que signifie littéralement le mot « synodalité » – constituait la façon de vivre habituelle de l’Eglise du premier millénaire, conçue comme ‘Peuple rassemblé par l’unité du Père, du Fils et du Saint-Esprit’. L’expression est de saint Cyprien (+ 258), dans son Traité sur la prière dominicale (n. 23). Le document poursuit : « A ceux qui divisaient le corps ecclésial, les Pères de l’Eglise opposaient la communion des Eglises dispersées de par le monde, ce que saint Augustin (+ 430) qualifiait de ‘concordissima fidei conspiratio’ [que l’on peut traduire par ‘convergence très concordante dans la foi’] (Augustin, Lettre 194, 31), à savoir l’accord dans la foi de tous les baptisés. C’est ici que s’enracine le vaste développement d’une pratique synodale à tous les niveaux de l’Eglise – local, provincial, universel – dont le Concile Œcuménique a représenté la manifestation la plus haute. Dans cet horizon ecclésial, inspiré par le principe de participation de tous à la vie de l’Eglise, saint Jean Chrysostome (+ 407) pouvait dire : ‘Eglise et Synode sont synonymes’ (Jean Chrysostome, Commentaire sur les Psaumes, 149) ».

L’Eglise ancienne avait l’habitude des synodes. Il y en eut des dizaines dans notre région, y compris dans les temps les plus compliqués en raison des persécutions ou d’autres circonstances : l’un des plus anciens qui soit documenté remonte à 220, convoqué à Carthage par l’évêque Agrippinus. A l’époque de Cyprien, entre 248 et 258, en pleine persécution romaine et pandémie de peste, le synode de l’Eglise de Carthage se tenait deux fois par an, au printemps et à l’automne. Plusieurs synodes eurent lieu à Hippone entre 397 et 401, dans les premières années de l’épiscopat d’Augustin… Pour les anciens, « faire Eglise », c’est « marcher ensemble », dans la prière, l’action, le témoignage, la réflexion ; le signifier aussi en se rassemblant pour traiter de sujets théologiques, sociaux, moraux, intéressant la vie de la communauté entière, en elle-même et dans son rapport au monde. Pas seulement au niveau des évêques, mais de tout le peuple chrétien, que les évêques ont pour charge d’encourager dans cette démarche en y prenant part activement eux-mêmes. C’est cette habitude naturelle des premiers siècles que le pape François invite à retrouver.

Comme le rappelle le document préparatoire au synode, le « Concile Œcuménique » représentait la manifestation la plus haute de cet esprit. Le premier eut lieu à Nicée, en 325, douze ans après la conversion de l’empereur Constantin. Le dernier en date fut Vatican II, de 1962 à 1965, vingt-et-unième d’une longue série. L’adjectif œcuménique » ici employé n’a pas directement trait à l’enjeu de l’unité entre chrétiens de confessions diverses. Ce défi n’existait pas dans les premiers siècles, où s’est forgée l’expression. Il voulait dire tout simplement « universel », c’est-à-dire rassemblant des chrétiens du monde entier – à l’époque, la Méditerranée, occidentale et orientale. Ces Conciles pouvaient être aussi régionaux, comme à Cirta en 305 (à qui Constantin donnerait son nom quelques années plus tard), à Hippone en 393, 394 et 426, à Carthage en 397, 398, 401, 411, 418…

Les deux derniers conciles régionaux en date, après de nombreux siècles d’interruption, furent célébrés à Alger, en la basilique Notre Dame d’Afrique, respectivement du 4 mai au 8 juin 1873, sous la présidence du Cardinal Lavigerie, et du 9 au 12 novembre 1925, à l’occasion du centenaire de la naissance de ce dernier. Une possibilité existant toujours aujourd’hui, régie par les canons 439 à 446 du Code de Droit Canonique… inutilisée depuis lors. La démarche impulsée par le pape François participera-t-elle aussi à en réanimer la pratique ? …

+ Nicolas Lhernould

Église Catholique d'Algérie