A la suite des Pères du désert

Le mois de mars coïncide cette année avec l’essentiel du temps du carême. Un temps de ressourcement dans la prière, le jeûne et le partage ; un temps de désert inauguré par Jésus en personne juste après son baptême (cf. Mc 1,9-13). Une occasion de présenter quelques-uns des grands pionniers qui, dans l’Egypte du IVe siècle, partirent au désert pour y trouver Dieu seul. Nous reprenons ici un texte de Lucien Regnault, moine de l’abbaye de Solesmes et grand spécialiste des Pères du désert.

Saint Antoine le Grand

« Après avoir vécu une dizaine d’années dans un tombeau non loin de son village sur la rive gauche du Nil, Antoine traverse le fleuve pour se retirer dans un fortin abandonné à quelques kilomètres de l’actuel El Maimoun. Il y resta enfermé vingt ans, après quoi de nombreux disciples vinrent le rejoindre. C’est de là qu’il part, sur une inspiration céleste, dans le ‘désert intérieur’. Se joignant à une caravane de bédouins, il parcourt environ 150 km pour atteindre une montagne au pied de laquelle se trouvent une source et quelques palmiers, à l’endroit où fut construit plus tard le monastère qui porte son nom. […] A l’époque même où Antoine  gagnait sa montagne, vers 313, un jeune homme riche, orphelin et habitant quelque part dans le Delta, fut contraint par son oncle à se marier. La nuit des noces, il proposa à son épouse de vouer leur virginité au Seigneur et ils vécurent ainsi dix-huit ans tout en gardant une parfaite continence. Finalement, à l’instigation de sa femme, Amoun partit pour le désert où il se construisit une cellule à proximité du village actuel d’El-Barnougi, à environ 15 km au sud-ouest de Damanhour. Telle fut l’origine du célèbre désert de Nitrie, où Amoun attira en peu d’années de nombreux moines, si bien que le site ne tarda pas à être surpeuplé. Pour ceux qui souhaitaient une solitude plus grande, Amoun, sur le conseil d’Antoine, installa de nouvelles cellules à 18 ou 19 km de Nitrie. Ainsi naquit le désert des Kellia (‘les cellules’) […] Dans cette région, le désert ne s’élève que de quelques mètres au-dessus du niveau de la mer. L’altitude augmente quand on se dirige vers le sud pour atteindre jusqu’à 50 ou 60 mètres. A cinquante kilomètres environ des Kellia, on tombe sur une grande cuvette d’environ 330 km de long sur 6 ou 7 km de large, dont le fond est au-dessous du niveau de la mer et où se trouvent des lacs qui ont donné leur nom au Ouadi Natroun à cause du nitre qu’on y recueillait dès l’Antiquité. C’est là que se situe le désert de Scété où Macaire s’établit vers 330. Il connaissait bien les lieux parce que, étant chamelier, il y venait chercher du nitre. Devenu ascète et clerc à proximité de son village, il s’enfuit dans ce désert pour échapper à la gloire humaine. Scété ne tarda pas à devenir le centre le plus florissant de vie anachorétique [solitaire] et les Pères les plus renommés y ont vécu.

Source : Yvan Koenig, Lire saint Jean Cassien aujourd’hui, Centre Dumitru Staniloae, Paris, 2013.

La principale source par laquelle nous les connaissons sont les paroles des Pères eux-mêmes, ou plus exactement leurs apophtegmes, […] des paroles qui ont été d’abord prononcées dans des circonstances déterminées, toujours dans un but d’édification, en relation avec la vie menée par les anachorètes du désert. […] D’autres documents de l’époque complètent cette source fondamentale. D’abord trois biographies, dont la plus ancienne est la Vie d’Antoine, communément attribuée à l’évêque d’Alexandrie, Athanase, et écrite peu après la mort du saint (356). La Vie de Paul de Thèbes et la Vie d’Hilarion, rédigées par saint Jérôme, ont une valeur historique moins assurée. Une deuxième catégorie de documents comprend des sortes d’enquêtes-reportages effectuées chez les anachorètes égyptiens par des moines étrangers venus les visiter ou vivre quelques années auprès d’eux. L’Histoire lausiaque, ainsi nommée parce que dédiée à Lausus, chambellan de l’empereur [Théodose II], a pour auteur Pallade, diacre de Constantinople et ami de saint Jean Chrysostome. L’Histoire des moines est le récit d’un voyage fait en Egypte durant l’hiver 394-395 par un groupe de moines palestiniens. Rédigé en grec par l’un d’eux, ce récit fut adapté ensuite par Rufin d’Aquilée, qui avait lui-même visité l’Egypte monastique avant d’aller fonder un monastère à Jérusalem, sur le Mont des Oliviers. A ces deux ‘histoires’ on peut rattacher les œuvres de Jean Cassien. Après avoir embrassé la vie monastique à Bethléem, Cassien séjourna quinze ans parmi les moines de Basse-Egypte (385-400), dont il consigna les usages et les enseignements dans ses Institutions et ses Conférences à l’intention des moines de Provence. D’autres sources complètent cet ensemble : les écrits d’Evagre et d’Isaïe. Evagre, originaire d’Asie Mineure, était un grand intellectuel qui vint vivre à Nitrie et aux Kellia jusqu’à sa mort en 399. Isaïe, qui avait reçu sa formation monastique à Scété, vécut ensuite la plus grande partie de sa vie à Gaza, où il fut un maître spirituel renommé. »

D’après L. Regnault, La vie quotidienne des Pères du désert en Egypte au IVe siècle, 1990, pp. 11-12.17-18.

Quelques apophtegmes

On disait d’abba Jean Colobos qu’il dit un jour à son frère aîné : ‘Je voudrais être libre de tout souci, comme le sont les anges qui ne travaillent pas mais rendent sans cesse un culte à Dieu.’ Et retirant son manteau, il partit dans le désert. Après une semaine, il revint chez son frère. Lorsqu’il frappa à la porte, il l’entendit lui dire avant d’ouvrir : ‘Qui es-tu ?’ Il dit : ‘Je suis Jean, ton frère.’ Et il lui répondit : ‘Jean est devenu un ange, et désormais il n’est plus parmi les hommes.’ Et l’autre de le supplier disant : ‘C’est moi.’ Et il ne lui ouvrit pas, mais le laissa à s’affliger jusqu’au matin. Puis, en lui ouvrant, il lui dit : ‘Tu es un homme, et tu dois de nouveau travailler pour te nourrir.’ Il s’inclina devant lui en disant : ‘Pardonne-moi.’ (Cf. J.C. Guy, Paroles des anciens, 1976, p. 69).

Abba Jean dit : ‘Je suis semblable à un homme assis sous un grand arbre et qui voit venir contre lui des bêtes sauvages et des serpents en grand nombre ; lorsqu’il ne peut plus leur résister, il court grimper dans l’arbre et il est sauvé. Ainsi suis-je : je suis assis dans ma cellule et je regarde les mauvaises pensées venir contre moi, et quand je n’ai plus la force contre elles, je me réfugie en Dieu par la prière, et je suis sauvé de l’ennemi.’ (Cf. J.C. Guy, Id., p. 71).

Abba Isaac a dit : ‘Jamais je n’ai introduit dans ma cellule une pensée contre un frère qui m’avait affligé. Et je me suis appliqué aussi à ne jamais laisser un frère s’en retourner dans sa cellule avec une pensée contre moi.’ (Cf. A. et E. CHEVILLAT, Moines du désert d’Egypte, 1990, p. 80).

Amma Synclétique dit : ‘Il y a au commencement beaucoup de luttes et de peines pour ceux qui s’avancent vers Dieu, et ensuite une joie ineffable. En effet, comme ceux qui veulent allumer du feu sont d’abord dans la fumée et pleurent, et par ce moyen obtiennent ce qu’ils cherchent – il est dit en effet : Notre Dieu est un feu brûlant – ainsi nous faut-il aussi allumer le feu divin avec des larmes et de la peine.’ (Cf. J.C. Guy, Id., p. 42).

On disait d’abba Isidore, le prêtre de Scété, que lorsque quelqu’un avait un frère contrariant et faible, ou négligent, ou coléreux, et qu’il voulait le renvoyer, il disait : ‘Amène-le moi ici.’ Il le prenait alors en charge et par sa longanimité, il le sauvait. (Cf. J.C. Guy, Id., p. 76).

+ Nicolas Lhernould

(Photo de couverture Vestiges des Kellia - Source : Wikipedia)

10 Mar 2022 | A la une, Eglise d'Algérie

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