LA CROIX : À Prague, les musulmans excluent leur imam qui les appelait à s’armer

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Par Jean-Yves Dana, le 26/3/2019 à 11h53
Dans la foulée de l’attentat dans deux mosquées de Christchurch, en Nouvelle Zélande,
le 15 mars dernier, Leonid Kushnarenko, un imam d’origine ukrainienne, avait appelé
les fidèles praguois à se munir d’une arme.

Une idée rejetée unanimement au sein de cette petite communauté, avant l’exclusion
pure et simple de l’imam.

Environ 10,6 millions d’habitants, chrétiens ou agnostiques à une écrasante majorité
(près de 95 % de la population en cumul). La République tchèque ne compte qu’une
quantité infime de musulmans. Ils étaient officiellement 3 358 personnes, selon le
recensement de 2011, mais des estimations non officielles évoquent plutôt le nombre
de 10 000 à 20 000 personnes. Autour de 1 % de la population quoi qu’il en soit.


Ceux qui vivent à Prague viennent de faire entendre leur voix de façon singulière,
d’abord en protestant solennellement, mardi 19 mars, contre un appel sur Facebook
que leur a adressé leur nouvel imam, lui-même élu au début de l’année 2019, et
obtenant son éviction quelques jours plus tard, ce lundi 25 mars.

« Une question de prévention »

Quarante-huit heures après l’attentat contre deux mosquées de Christchurch, en Nouvelle-
Zélande, vendredi 15 mars, causant la mort de 50 fidèles, cet imam Leonid
Kushnarenko, un avocat d’origine ukrainienne, avait publié une vidéo sur le réseau
social, dimanche 17 mars. Il y incitait les Praguois musulmans à s’armer pour aller prier
: « A la lumière des récents événements tragiques, j’informe tous nos membres, en
particulier les hommes, tous ceux qui veulent... s’armer pour protéger leur santé et leurs
biens. Contactez-moi et je vous aiderai. »


Un appel aux accents très provocateurs, lancé, justifie son auteur dans le quotidien
tchèque « Dennik N », dans un contexte où les « sentiments islamophobes » sont très
présents en République tchèque. « C’est une question de prévention. Je l’ai dit pour
empêcher les fous d’aller dans une mosquée et de faire le mal », a affirmé Leonid
Kushnarenko.

« Nous ne soutiendrons pas de tels appels »

« Nous ne soutiendrons pas de tels appels, je ne suis pas d’accord », a aussitôt réagi
l’influent Muneeb Hassan Alrawi, directeur du Centre des communautés musulmanes
tchèques, lui aussi dans les pages de « Dennik N ».


Sur Facebook, c’est la communauté musulmane praguoise dans son ensemble qui a
pris une position très marquée, hostile à celle de l’imam, estimant que « toute
déclaration ou tout acte du président Kushnarenko est son activité privée, et ne
représente pas l’opinion des musulmans vivant à Prague ou en République tchèque ».
Avant d’annoncer l’intention des fidèles de vérifier les conditions d’élection de
l’avocat ukrainien à leur tête.

Les choses n’ont donc pas traîné. La décision finale du centre des communautés
musulmanes de République tchèque, annoncée par Muneeb Alrawi, est tombée en
moins d’une semaine, ce lundi 25 mars. L’avocat d’origine ukrainienne a finalement
été exclu par la communauté musulmane praguoise.

L’islamophobie envahit l’espace public

Une décision forte, d’autant qu’elle est prise dans un contexte en partie hostile. Malgré
la très faible présence des musulmans dans le pays, le parti d’extrême droite et anti-
migrant SPD compte actuellement 22 députés dans un parlement de 200 sièges. À partir
de 2016, en outre, plusieurs rassemblements anti-musulmans ont été organisés par des
mouvements d’extrême-droite, pour s’opposer à l’accueil de réfugiés. La même année,
Martin Konvicka, chef d’un « Block anti Islam », avait lancé une fausse attaque de
Daech à Prague.

Et l’islamophobie en République tchèque n’est pas qu’une affaire de groupes
extrémistes. Si les musulmans y sont rares, les actes et la rhétorique islamophobes
envahissent régulièrement l’espace public en République tchèque, jusque lors de la
campagne électorale qui a conduit, en janvier 2018, à la réélection du président
populiste pro russe Milos Zeman. Début 2018, lors de sa campagne, ce dernier avait pris
position contre l’adoption de quotas obligatoires de réfugiés.

Et dès janvier 2016, lors de son premier mandat en pleine crise des migrants, il avait
tenu des propos dans une vidéo publiée sur le site Internet du journal à grand tirage
« Blesk » sur l’intégration de musulmans dans la société en Europe qu’il
estimait « pratiquement impossible ». « Laissons les vivre leur propre culture dans leur
pays et ne l’introduisons pas en Europe, sinon cela va se terminer comme à Cologne »,
ajoutait-il, faisant référence aux violences envers des femmes lors de la nuit de Saint-
Sylvestre qui étaient survenues dans cette ville allemande quelques jours plus tôt.



Jean-Yves Dana

Source : LA CROIX