Les Glycines, entre profs et prophètes

Vie de l'Eglise
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Il fait beau et doux à Alger en ce samedi 12 octobre. Le public se presse à l’entrée du Centre d’étude diocésain « les Glycines » pour une journée « portes ouvertes ». Le temps s’arrête presque lorsque l’on pénètre dans l’enceinte de ce magnifique bâtiment d’inspiration Le Corbusier : situé sur les hauteurs de la ville, à moins de 15 minutes du centre, c’est un lieu discret et un peu retiré, propice à la lecture, à la réflexion et à la contemplation… Dès 9h Sœur Chantal VANKALCK, Directrice du Centre, et toute son équipe sont à pied d’œuvre pour accueillir les visiteurs qui peuvent trouver leur bonheur en feuilletant à leur guise diverses publications et livres destinés à la vente et soigneusement regroupés par thème sur des tables.

Créé en 1966 par le cardinal Léon-Étienne DUVAL, qui en confie la mise en œuvre au Père Henri TEISSIER, le Centre d’étude diocésain est aujourd’hui fréquenté par des chercheurs et des étudiants en provenance du monde entier. Il leur offre aussi le gîte et le couvert. Le catalogue de sa bibliothèque peut être consulté en ligne  et compte plus de 40 000 titres rassemblant divers fonds qui se sont constitués au cours des deux derniers siècles. Enfin une longue tradition en fait aussi un lieu de conférences ouvertes à tous et de cours de perfectionnement ou d’initiation à la langue arabe.

Au cours de cette journée le public pourra découvrir ou mieux connaître l’agencement des lieux : on a pu apprécier, entre autres, la création d’un magnifique espace réservé à la lecture (anciennement la chapelle) conçu par l’ancien directeur, Guillaume MICHEL, mais aussi la bibliothèque, les bureaux, la cuisine, les salles à manger et les chambres, très calmes et décorées avec goût. Dans l’après-midi, un exposé très instructif sur la Dramaturgie, avec M. Arezki Mellal, Professeur à l’Université d’Alger, a donné un avant-goût du cycle de conférences qui traiteront ce thème dès le printemps 2020, à l’intention de tous ceux et celles qui sont attirés par l’écriture théâtrale, romanesque ou cinématographique.

Cette plateforme de services culturels est le fruit de plus de 50 années de recherche et de travail sous la conduite des douze directeurs qui se sont succédé à la tête de cette remarquable institution. Parmi eux le Bienheureux Pierre CLAVERIE, Dominicain, né en à Alger, qui deviendra évêque à Oran où il mourra assassiné le 1er août 1996, en pleine décennie du terrorisme. Moins d’un an après sa Béatification et celle de ses 18 compagnons (le 8 décembre 2018), il était normal de faire mémoire de cette figure exceptionnelle. C’est le Père Bernard JANICOT, prêtre et directeur du Centre de documentation économique et sociale d’Oran (CDES), qui a retracé au cours de la matinée le parcours de celui qui fut son ami et compagnon de route. Son exposé très clair et fort documenté, a successivement mis en valeur les points forts de sa vie, de son action et de sa pensée, non sans livrer des anecdotes et épisodes significatifs.

En 1973 Pierre Claverie prend donc la direction des Glycines à la suite du Père Henri TEISSIER qui vient d’être nommé évêque à Oran. Il y enseigne l’Arabe qu’il maîtrise désormais parfaitement et s’inscrit dans le sillage de son prédécesseur en cultivant de solides amitiés avec des étudiants chrétiens et musulmans. Bernard Janicot souligne l’importance de ces rencontres : « Pierre parvient à les faire s’écouter et se rencontrer dans leur diversité… De nombreuses personnes, très diverses, venaient le rencontrer longuement : des européens venus pour aider le pays à se reconstruire, des religieuses, des algériens exerçant parfois de hautes responsabilités politiques ou culturelles. Il était déjà à cette époque l’homme d’une « humanité plurielle », l’homme de la rencontre. Je découvre aussi, poursuit-il, un homme de prière, à la chapelle tôt le matin, plus tôt que moi ! »

 Les années passées aux Glycines (1973-1981) sont donc déterminantes et vont orienter tout son ministère d’évêque (1981-1996). Le ton est donné dès son homélie d’installation prononcée dans la cathédrale d’Oran : « Comment écouter si nous sommes plein de nous-mêmes, de nos richesses matérielles ou intellectuelles… Notre chance, en Algérie, est d’être assez démunis – mais l’est-on jamais assez ? – … Il ne faudrait pas que nous soyons perpétuellement préoccupés de nous défendre. Qu’avons-nous à défendre ?... Nous devrions défendre ce que nous jugeons être essentiel à la vie, à la croissance, à la dignité et à l’avenir de l’homme. L’amour de Dieu nous y pousse. »
Et il ajoutait un peu plus loin : « Oui, notre Église est envoyée en mission. Je ne crains pas de le dire, et de dire ma joie d’entrer avec vous dans cette mission. Bien des équivoques héritées de l’histoire planent sur la mission et sur les missionnaires. Disons clairement aujourd’hui que :

Nous ne sommes pas et ne voulons pas être des agresseurs…
Nous ne sommes pas et ne voulons pas être des soldats d’une nouvelle croisade contre l’Islam, contre l’incroyance, ou contre n’importe qui …
Nous ne voulons pas être les agents d’un néo-colonialisme économique ou culturel qui divise le peuple algérien pour mieux le dominer …
Mais nous sommes et nous voulons être des missionnaires de l’amour de Dieu tel que nous l’avons découvert en Jésus-Christ. Cet amour, infiniment respectueux des hommes ne s’impose pas, n’impose rien, ne force pas les consciences ni les cœurs. Avec délicatesse et par sa seule présence, il libère ce qui était enchaîné, réconcilie ce qui était déchiré, remet debout ce qui était écrasé…» 1

Selon Pierre Claverie, le dialogue authentique est exigent et il est plus intéressant, dans une rencontre, de partir non de ce qui nous rapproche, mais justement de ce qui nous fait différents : « Partons de la différence. Je suis ainsi, tu es ainsi, essayons de le découvrir et de nous rapprocher l’un de l’autre. Pour que les bases soient vraiment communes, il faut sortir de l’illusion que les mots recouvrent les mêmes réalités. Je préfère me dire, a priori, que l’autre est autre … Il n’y aura rencontre, coexistence, dialogue, amitié que sur la base d’une différence reconnue, acceptée. Aimer l’autre dans sa différence est la seule possibilité d’aimer. Autrement, nous nous mangeons l’un l’autre. »

Autres conditions d’un vrai dialogue, retenues comme essentielles par Pierre Claverie:

 « Dans le dialogue et la rencontre, il est extrêmement important de croire que je ne suis pas meilleur que l’autre, plus fort que l’autre, plus savant… que simplement, je suis autre et nous tenons notre valeur, l’un et l’autre, de la parole d’amour qui nous fait être maintenant chacun… Nous devenons communicants par nos côtés les plus fragiles. Le problème est que nous cherchons toujours à blinder ces côtés-là. »

 « Être désarmés, c’est cela qui est le plus important, ne plus avoir à se défendre, à passer sa vie à se méfier et donc à agresser. »

 Bernard Janicot relate aussi ses déclarations courageuses et très engagées au lendemain de l’assassinat d’Henri VERGÈS et de Sœur Paul-Hélène SAINT-RAYMOND en 1994 : « … Ceux qui les ont tués les considéraient comme des ennemis de l’islam. Leur islam est-il si fragile qu’ils aient peur d’un homme de 65 ans, d’une femme de 67 ans ? Et quelle abominable lâcheté chez ces tueurs de l’ombre ! Que l’on me prenne pour cible, je le comprendrais : évêque, je représente peut-être aux yeux de certains une institution honnie ou dangereuse. Je suis un responsable et j’ai toujours défendu publiquement ce qui me paraissait juste, vrai, et ce qui favorisait la liberté, le respect des personnes, spécialement les petits et les minoritaires. J’ai milité pour le dialogue et l’amitié entre les gens, les cultures, les religions. Cela mérite probablement la mort et je suis prêt à en assumer le risque.» Moins de deux ans plus tard, le 1er août 1996, il revient de l’aéroport : à l’entrée de l’Évêché, une explosion mortelle mêle son sang à celui de Mohamed BOUCHIKHI, son ami qui était venu le chercher. Voilà qui scelle, depuis ces événements tragiques, une destinée exceptionnelle qui n’a cessé d’être saluée par tous ceux qu’anime le désir d’un monde réconcilié. Le 8 décembre 2018 sa mémoire est associée à celle de ses 18 compagnons, Bienheureux et martyrs comme lui. Sans oublier les milliers d’algériens victimes de la barbarie terroriste en raison de leurs prises de position courageuses.

Cette conférence, écoutée très attentivement, a été suivie de prises de paroles et de témoignages spontanés et émouvants  de la part d’algérois et algéroises qui avaient connu Pierre Clavrie.

Merci Père Bernard pour avoir permis cette communion de cœur et de pensée si chère à votre ami Pierre !

Jean-Louis Maréchal


 


1 Cité par Jean-Jacques Pérennes p 156