« Pourquoi se raconter quand on peut se donner ? »

Vie de l'Eglise
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Durant ces 17 années de présence à Tlemcen, je me suis seulement efforcé, pour ma part, de semer et de susciter de l’amitié au sein de la population de ce pays :

  • comme témoin, à l’évidence imparfait, de l’Évangile de Jésus-Christ, au sein d’une Eglise de la rencontre
  • et comme Français, bien malgré lui solidaire d’un lourd passé colonial et désireux d’apporter une infime contribution à la réconciliation de nos deux pays et à la construction d’un avenir commun apaisé, dans le respect mutuel des différences de cultures et de conviction religieuses. Je reconnais avec bonheur que cette amitié m’a été rendue au centuple.

Cette sensibilité à la « réalité algérienne » n’est pas récente chez moi puisque, pendant trente-trois ans, mon parcours de prêtre-ouvrier dans une usine de métallurgie de la région lyonnaise m’a amené à la côtoyer presque quotidiennement : la majorité du personnel ouvrier en était, en effet, algérienne. Camarade de travail et longtemps délégué du personnel, j’ai vécu avec eux la fin de ce que l’on a appelé les « trente glorieuses », les restructurations successives et à chaque fois les compressions de personnel, sources de tension, de frustration et parfois d’injustices. A la différence de certains clercs, je n’étais guère tenté d’idéaliser ces compagnons immigrés, parfois rudes et facilement manipulables. Pourtant, je crois sincèrement avoir vécu avec certains d’entre eux une véritable fraternité et c’est assez naturellement que, l’âge de la retraite professionnelle se profilant, j’ai vraiment désiré poursuivre cette relation privilégiée avec « l’autre Algérie » en devenant moi-même immigré, non par nécessité économique mais par choix. C’est ainsi qu’avec l’accord de nos responsables religieux, Jean-Paul Vesco et moi-même avons débarquée du Djezaïr II à Alger, le 6 octobre 2002, avant de rejoindre le 1er novembre, le presbytère de Tlemcen qui nous était proposé par l’ancien évêque d’Oran, où trois Jésuites nous accueillirent et nous réservèrent deux belles années de collaboration harmonieuse.

L’ancien évêque d’Oran, Mgr Alphonse Georger, nous confiait la responsabilité de la petite communauté catholique de Tlemcen et nos supérieurs religieux la tâche de tenter de jeter des passerelles en direction de la société tlemcénienne, autrement que par le biais exclusivement religieux de l’œcuménisme officiel. A la vérité, je n’étais guère préparé à cette tâche pastorale, ayant vécu, en France, d’abord au sein d’une petite communauté de prêtres-ouvriers, décimée progressivement par les décès et les départs, puis seul pendant vingt ans, en dehors des structures paroissiales.

Ici, à Tlemcen, avec mes confrères successifs, nous nous sommes efforcés de veiller à la cohésion de cette communauté paroissiale, en fait assez diverse, et recomposée chaque année par l’arrivée de nouveaux étudiants subsahariens, chance évidente mais aussi facteur de précarité. Jean-Paul Vesco y a investi beaucoup de ses forces et peut légitimement être fier de la réussite de cette intégration. Puis, ces dernières années, le drame des migrants nous a rejoints, ici à Tlemcen, surtout au travers d’un ministère de présence amicale auprès de ceux qui étaient incarcérés dans les centres de détention de la région.

Mais, ma véritable vocation, je l’ai vécue, pour mon bonheur, au sein de la population tlemcénienne, commerçants du voisinage, petits vendeurs « informels » autour du marché, si souvent malmenés, tout-venant, jeunesse perdue comme ils se désignaient eux-mêmes, étudiants désireux de progresser dans la maîtrise de la langue française ou encore voisins très estimés qui ne laissaient jamais passer les fêtes musulmanes sans nous en faire goûter les douceurs… Je garderai un souvenir lumineux de beaucoup de ces rencontres, le plus souvent fortuites et que j’imaginais sans lendemain, d’autant plus que l’absence de maîtrise de l’arabe dialectal – un de mes regrets – limitait forcement les échanges, sans pour autant empêcher la communication. Voilà ce que j’ai essayé de faire : tisser des liens, semer de l’amitié, sans désir de prosélytisme, sans jouer les censeurs ou les redresseurs de tort. Imprudences ou erreurs n’ont certainement pas manqué mais j’ai toujours cru à la fidélité dans l’amitié. Et le nombre de gens qui me saluent aujourd’hui dans la rue me fait penser que je n’y ai peut-être pas totalement échoué.

C’est à tous ceux-là que je pense aujourd’hui et c’est d’abord à eux que je voudrais dédier l’honneur qui m’est fait. A mes yeux, l’Évangile se vit au cœur de cette humanité désemparée, cabossée, que l’on voit aujourd’hui redresser la tête et retrouver joyeusement et pacifiquement sa fierté.

Comme Michel de Certeau, je crois que « le mouvement missionnaire n’a pas pour but de conquérir, mais de reconnaître Dieu là où jusqu’ici il n’était pas perçu ». J’avoue – et c’est une de mes nombreuses limites – j’avoue n’avoir que peu de goût pour la pesanteur inévitable des institutions et la multiplication des instances. Je crois davantage à la vie secrète qui se fraie un chemin malaisé dans les interstices de nos sociétés.

Une correspondance de Georges Bernanos avec un écrivain sud-américain, lue dans ma jeunesse, me survient très souvent en mémoire : « Je ne suis pas ceci, je ne suis pas cela… qu’importe ce que vous n’êtes pas ! Je répète que ceux-là seuls à travers le monde qui ont besoin de nous pourraient dire ce que nous sommes puisqu’ils savent ce qui leur manque et qu’ils trouvent en nous. Pourquoi se raconter quand on peut se donner ? »

Gérard Jeanningros

Extrait du Lien N°416