Pax & Concordia : témoins

Jean et François témoins fidèles

Témoins
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Des destins qui se croisent pour ces deux Petits Frères de Jésus, au cœur de l’Algérie, même communauté, même toit, ensemble depuis une quarantaine d’années, dans le quartier de Mahieddine à Alger. Une présence d’Église discrète, Jésus n’est pas enfermé !

Jean, fils de garde champêtre, né il y a 87 ans à de Besançon, issu d’une famille très pieuse qui habite près de l’Église et qui depuis tout petit voulait donner sa vie pour quelque chose. Et François qui vient d’une famille nombreuse, onze enfants, du côté d’Aix-en-Provence, dont le père, chaque jour va à la messe, pendant que maman éduque les enfants, « en revenant papa nous apportait du bon pain frais ». François aurait pu servir dans l’armée, vu le nombre de carrières militaires dans la famille.

Ce sont des lectures qui vont donner un coup de main à leur destin : Jean dévore « Au cœur des masses » de René Voillaume, François « La vie de Charles de Foucauld »  de René Bazin, deux récits où il est question de se donner au Christ au milieu du peuple.

En 1953, Jean part au service militaire en Algérie, il est à Hussein Dey, à 500 mètres de la fraternité des Petits Frères de Jésus, il apprend à mieux les connaître. Il reste deux ans dans l’armée, « planqué », à l’accueil des nouveaux arrivants. François, lui, débarque au Maroc, aussi pour le service militaire. Sa caserne se trouve par hasard toute proche d’une fraternité des Petits Frères de Jésus qui vivent dans un bidonville. Il va souvent leur rendre visite : « Leur chapelle m’a frappé avec les béatitudes écrites en arabe ». Ce n’est pas la conversion à l’islam d’un petit frère de Jésus qui va décourager François. « Je veux vivre comme chrétien avec tout le monde là où est le peuple, cela me suffit. »

Puis au cours des années 56-57 c’est pour tous les deux la période du noviciat à El Abiodh Sidi Cheikh. C’est là qu’ils se retrouvent pour la première fois, mais la guerre d’indépendance a déjà commencé et la situation est chaque jour plus dangereuse. Un évènement violent changera le cours de cette histoire, lorsqu’un camion de militaires tombe dans une embuscade et est mitraillé, faisant de nombreux morts dont ils doivent recueillir les dépouilles. Le danger étant de plus en plus menaçant, le noviciat est alors transféré sur une île, à St Gildas, en Bretagne, autre paysage !

Petit Frère FrançoisAprès cette période bretonne, retour en Algérie. François débarque à Oran où il travaille tout d’abord comme chauffeur. Il vit avec deux autres Petits Frères de Jésus et commence à conduire des engins sur le port. Quant à Jean, il se trouve à Alger dans un bidonville de Mahieddine, lui aussi travaille au port durant trois ans comme docker.

Après cette vie sur le terrain, ils doivent parfaire leur formation et se retrouvent à Annemasse en Haute-Savoie, pour étudier la philo, puis la théologie à Toulouse chez les Dominicains. « C’est là que j’ai connu Jacques Maritain et Louis Gardet, un des premiers petits Frères avec René Voillaume, il avait écrit de nombreux livres sur l’Islam, ce qui nous a introduits à la connaissance de cette Foi », explique François.

Jean, lui, n’exclut pas le sacerdoce et prolonge un peu ses études à Toulouse. Il sera ordonné prêtre en 1970, à Alger, par Mgr Duval dans la chapelle de Belcourt tenue par le père Scotto.

De retour en Algérie François se retrouve instituteur dans la montagne au Bissa, au-dessus de Ténès, avec un autre frère. Dans ce village c’est la grande pauvreté, « au lieu de faire du charbon de bois, comme tout le monde là-haut, on nous demande de faire l’école pour les enfants, mais il faut tout d’abord les habiller, car ils sont presque nus. Des dons américains de blé sont les bienvenus et permettent de créer une cantine et de les habiller ». François enseigne le français en soirée aux plus petits, tandis que Bruno l’autre Petit Frère, s’occupe des plus grands le matin. Dans ce village on parle le Tamazigh.

Jean lui, retrouve son ancien bidonville de Mahieddine. C’est la période de la décolonisation et il n’est pas toujours facile de se faire accepter en ce lieu. Heureusement l’un des Petits Frères est infirmier, ce qui lui ouvre les portes et le contact s’établit tout naturellement jusqu’à aujourd’hui. Par la suite ce bidonville sera rasé et les gens relogés dans l’immeuble actuel, ce qui a fait dire un jour à une des voisines : « J’ai accouché de mon premier enfant chez vous, dans votre baraque ». Autre preuve d’amour, lorsqu’une des baraques brûle, les Petits Frères laissent la leur pour permettre à cette famille d’avoir un logement. Du coup Jean et ses Frères iront se réfugier chez les Petits Frères de Hussein Dey pour quelque temps. C’est l’époque de l’OAS, les Algériens « se font tirer dessus », ils ont peur de sortir de leur bidonville. Les Petits Frères vont alors effectuer leurs démarches administratives à la poste, mandats etc...se mettant ainsi carrément du côté de l’Indépendance. « Que faites-vous avec les Arabes ? », leur dit-on souvent. Pour eux la question ne se pose même pas. Jean, obtient la nationalité algérienne en 1965.

François redescend de sa montagne pour venir dans une autre fraternité du côté de Bab el Oued (Climat de France) où il travaille dans une fabrique de bus chez SONACOME, il est chauffeur cariste grâce à sa nationalité algérienne qu’il vient d’obtenir. Il travaille de 6 h du matin jusqu’à 18 h et n’a donc pas beaucoup de temps pour créer des liens dans le quartier. C’est une communauté où il y a beaucoup de passages, on y vient pour apprendre l’arabe, François l’apprendra sur le tas.

Petits Frères de Jésus, au cœur de l’AlgérieAu cours des années 80 les vocations diminuent chez les Petits Frères. François se retrouve seul à Bab el Oued, ainsi que Jean à Mahieddine. Les relations dans le quartier de Mahieddine étant beaucoup plus profondes, François ne tarde pas à le rejoindre « Deux solitudes peuvent faire une fraternité ».

Entre-temps Jean, après un passage chez Renault comme livreur de pièces détachées, travaillera dans un centre d’handicapés mentaux, créé par Marie-Thérèse Brau, « pour remettre ensemble d’autres pièces détachées ». Il devient éducateur et rejoint chaque matin en mobylette son centre à Hydra.

François doit trouver un autre travail et c’est chez les handicapés moteurs d’Alger qu’il sera embauché ; il met ses talents de chauffeur au service des enfants qu’il va chercher chaque matin et raccompagner le soir.

Au cours des années 90, les faux-barrages sont monnaies courantes et voilà qu’au passage les enfants montrent malicieusement leurs cannes qui probablement attendrissent le cœur des faux barragistes qui les laissent passer ! Les familles de ces enfants pauvres habitaient dans des quartiers chauds et il n’était pas rare de recevoir quelques cailloux, mais imperturbablement François accomplissait son travail ! « Un des quartiers chauds que nous traversions s’appelait La Glacière ! »

Jean lui aussi enfourche tous les jours sa mobylette à la même heure « Ils auraient pu me canarder très facilement ! »

Chapelle de la fraternité des petits Frères de Jésus, AlgérieEt la peur dans tout çà ? Ils semblent ne pas la connaître, « dans notre cité il y a eu cinq attentats, mais nous avions confiance en Dieu et dans les voisins qui nous auraient avertis en cas de danger, on était prêts à tout ». Dans ce contexte la tentation de quitter l’Algérie aurait pu l’emporter, mais « ce n’est pas lorsque quelqu’un est malade que l’on va l’abandonner ».

Entre temps la retraite est arrivée pour nos deux amis. François s’engage dans l’équipe d’accueil à l’évêché d’Alger et assure bien d’autres précieux services. Évoquant la diminution des vocations des Petits Frères de Jésus : « Ce n’est pas un déclin, nous avons fait notre temps pour une période donnée, l’Esprit Saint travaille pour les besoins donnés c’est tout, nous étions 250 maintenant 150 il faut s’effacer » explique-t-il.

Finalement quel est le rôle d’un Petit frère ? « c’est témoigner, répond Jean, avec l’exemple de notre vie. Nous rencontrons des musulmans qui vivent en chrétien peut-être mieux que moi, cela n’a rien à voir avec la religion.  Je peux dire que j’ai vécu ce que je voulais vivre, et que notre vie de prière nous a soutenu, je n’ai jamais eu beaucoup de doute sur la Foi, même si ce n’était pas toujours facile, mais je l’ai maintenue jusqu’au bout grâce à Dieu. »

À propos de l’annonce de la canonisation de Charles de Foucauld, pour Jean ce n’est pas très important, alors que pour François c’est une surprise, même s’il n’y est pas très favorable. Il espère qu’elle permettra de mieux connaître le vrai visage de Charles de Foucauld.

Une quarantaine d’années ensemble... et comme à un vieux couple, je leur pose la question : « Vous est-il arrivé de vous fâcher et de ne plus vous parler durant une journée ? » Ils se regardent, complices, et après un instant de silence la réponse est : « Non » !

 
Didier Lucas