Claire au milieu des migrants

Témoins
Typography

Les migrants pris en charge par Caritas on dû se déplacer du centre d’El Harrache vers la résidence des sœurs de Hermanas Agustinas Missioneras sur la colline de Notre Dame d’Afrique, ils ont l’habitude pourrait-on dire...

Claire - jeune coopérante de la DCC C’est Ghalia qui m’accueille et me raconte tous ses déboires après ce déménagement et ses difficultés avec la nouvelle organisation. Puis arrive Claire, toute souriante, s’excusant du retard dû aux embouteillages. Il fait grand beau et depuis la colline de Notre Dame d’Afrique tout semble facile pour cette jeune coopérante de la DCC1, en provenance de la Vendée en France. Éducatrice spécialisée,elle a déjà accompli des missions de ce genre au Bénin, Vietnam et Roumanie. Quand la DCC lui a proposé l’Algérie, « j’ai dit oui tout de suite, je ne pensais pas du tout à un choc culturel car avec le français en commun et une part d’histoire, je croyais que ce serait facile . En fait ce n’était pas du tout évident surtout dans le quartier d’El Harrach, un quartier bien typé, fermé, mais grâce à l’Église Catholique j’ai pu entrer par cette porte et nous intégrer. Travailler avec des personnes migrantes en Algérie n’est pas facile, car ce petit monde est refermé sur lui-même, en autarcie, peu de partenaires à part le HCR2 et OIM3, il faut créer soi-même son réseau cela prend plus de temps que dans d’autres pays. En tant que femme j’ai eu plus de facilités pour entrer en contact avec la femme algérienne et la société qui nous entoure. »

 CRÉER UN RÉSEAU

 Cela prend du temps comment as-tu procédé ? « Oui il m’a fallu six mois pour créer ce réseau de bénévoles sur une année, c’est beaucoup d’énergie. Comme il y a peu d’associations qui s’occupent des migrants, c’est grâce au contact avec les femmes qui venaient au centre que j’ai pu créer ce réseau. J’ai constaté que les femmes algériennes sont nombreuses à vouloir aider les nécessiteux, je me suis aperçu qu’elles ne sont pas renfermées, il faut juste aller vers elles. Pour cela nous avons créé des ateliers de cuisine, de danse, de bien-être, de couture, des projections vidéo, on a fait plein de choses avec des Algériens uniquement, ça marche, ça fonctionne !»
Tout cela était dans ton projet lorsque tu es arrivée ici ? « le père Maurice m’a envoyé faire un centre mère-enfant à Bordj el Kiffan, mais on n’a jamais eu le permis de construire .»

 RAPPORTS MIGRANTS-ALGERIENS

 « Quand je suis arrivée il y avait un grand fossé entre les employées algériennes et les résidents sub-sahariens , le père Maurice voulait un lieu d’échange où la femme algérienne rencontre la femme sub-saharienne, pour moi c’était génial et le lieu convenait très bien.  A mon arrivée il y n’y avait deux migrantes accueillies et ensuite nous sommes arrivés jusqu’à quinze,, le maximum de la capacité de la maison. Au début que des femmes, puis sont venus des familles. »
Tu avais déjà travaillé avec ce genre de population ? «  En fait je découvre ici une nouvelle passion pour ce public de migrants, c’est tellement varié que je trouve cela enthousiasmant.  Ceux qui choisissent de travailler comme moi dans ce domaine sont des passionnés, on ne fait pas cela pour l’argent. Ces migrants te donnent une force incroyable, car ils ont traversé, comme ils disent, « l’aventure », une aventure semée d’embûches et quand ils arrivent on est là et il faut une bonne équipe, bien formée, pour accueillir. Avec le personnel on a pleuré ensemble, on a appris ensemble, je n’avais jamais managé une équipe aussi inter-culturelle : les migrants et les Algériens sont très différents, les mettre ensemble n’est pas une mince affaire. Nous avons appris à être au plus proche de cette population en souffrance, c’est vraiment de la souffrance que nous côtoyons.  Ce sont les plus vulnérables, quand ils vous racontent ce qu’ils ont vécu, c’est inouï ! Tu rentres le soir fatigué mais le lendemain ils sont là debout, tu vois des personnes qui arrivent détruites et aujourd’hui elles sont debout, elles avancent. »

 LE GRAND RÊVE DE L’EUROPE

 Claire - jeune coopérante de la DCCQuels sont leurs projets? Ils veulent tous traverser la Méditerranée ? « les projets sont aussi nombreux que les personnes après quelque-temps certaines rentrent au pays, d’autres restent en Algérie et d’autres veulent tenter la traversée de la mer,  mais de toutes celles que j’ai connues durant une année aucune n’a rejoint l’EuropeNous essayons de respecter les choix de chacun sans influencer personne. Claire me montre un jeune dans une chaise roulante suite à un accident sur un chantier de construction en Algérie « nous avons un projet avec l’OIM pour l’aider à rentrer au pays. En général ceux qui rentrent au pays ont eu un accident sur un chantier, il y a énormément d’accidents de chantier ils sont totalement pris en charger par l’OIM. Autre exemple, Sekou qui a pris la route en rêvant de l’Europe : il s’est rendu compte que c’était trop dur, l’enfer, maintenant il retourne au pays. La traversée du désert en Algérie c’est horrible, ceux qui en reviennent ne transmettent pas à leur entourage la difficulté de « l’aventure ».

Ici nous avons principalement des femmes parce que les maris ont été refoulés aux frontières et elles attendent leur retour, c’est terrible. »

 À propos de la Foi, est-ce que cela t’a aidée dans ton travail ? « Avant de venir j’étais non pratiquante et les six premiers mois de mon séjour ici j’allais à la messe tous les vendredis avec des migrants à Bordj El Kiffan, puis j’ai eu des problèmes avec l’encadrement dans l’Église locale ici et j’ai arrêté. Je pourrais-dire que malgré tout j’ai un peu plus de Foi maintenant en partant d’ici qu’en arrivant. Le père Maurice m’a beaucoup aidée, il m’a ouverte à une nouvelle vision de l’Église, il m’a beaucoup appris, ce monsieur est un grand, je me suis battue ici aussi grâce à lui !»

Quelle est l’image de l’Église locale que tu retiens ? :  « Je trouve qu’il manque de transparence dans cette Église et que l’on ne fait pas assez confiance aux Algériens dans leurs postes de responsabilité. »

CONTACT AVEC L’ISLAM

« En ce moment nous sommes moitié chrétiens ? moitié musulmans, durant le ramadan j’ai beaucoup aimé, car les chrétiens respectaient les horaires et on mangeait tous autour de la même table, la même chose à l’occasion de Noël. C’est vraiment un lieu interreligieux et c’est grandiose.  Il ne faut pas croire que ça se fait tout seul : au début il y avait des frictions, mais mon travail est de créer des relations entre les gens et peu à peu un esprit de tolérance se dégage et permet tout cela . Si les gens restent dans l’individuel ça ne fonctionne pas, nous avons créé un groupe, ce sont des moments que l’on ne peut pas oublier. »
Claire - jeune coopérante de la DCCA propos du racisme, comment vivent-ils cela ? « Ils arrivent avec une vision très négatives de l’Algérien, ils se font insulter dans la rue, ce lieu permet aussi de changer cette perception de l’Algérien, ils ne sont pas tous racistes, oui cela existe, mais il y a aussi des gens qui peuvent prendre soin des migrants. Cette expérience nous ouvre l’esprit à tous car on n’est plus centré sur soi, mais sur l’autre. »
Qu’en est-il de la confiance qu’ont ces personnes ? « Cette expérience au sein de Caritas leur redonne confiance, petit exemple : il y a une migrante qui a porté plainte pour agression, grâce à Caritas et une amie avocate, elle a gagné son procès. Certaines employées algériennes étaient dans l’admiration ‘nous, on n’ose même pas, mais toi tu as osé et tu as gagné !’ »

Son contrat n’étant pas prolongé Claire va devoir quitter l’Algérie , « Je n’avais pas prévu cela, j’aime ce pays, je ne sais pas encore ce que je vais faire. J’ai vécu un an de ma vie avec ces personnes, c’était ma famille, je n’avais personne en arrivant ici. Maintenant j’essaie de me laisser porter, c’est une remise en question, mais je suis un peu habituée à chaque retour de mission. »

Son large sourire nous permet de croire que de belles aventures l’attendent.

Didier Lucas

 

 

 

1Délégation Catholique pour la Coopération
2Agence des Nations Unis pour les réfugiés https://www.unhcr.org/fr/
3Organisation internationale pour les migrations https://www.iom.int/fr