Pax & Concordia : témoins

Grand-père et les autres artisans de paix

Kabylie en photo par Claude Gamble

Témoins
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Quelle joie de revenir au cœur de la montagne de la Kabylie. Les cèdres millénaires sont toujours là. Les singes aussi, ils vivaient autre fois sur les sommets, aujourd’hui ils partagent leur quotidien avec les gens du village.

KabylieLa paix est revenue dans cette région rude, après tant d`années de peur et de violence. Les habitants viennent me saluer, sur leurs visages se lisent la joie de la retrouvaille mais par les rides profondes, la souffrance et les angoisses vécues.

Mourad, trente-cinq ans, que j` ai connu lorsqu`il en avait à peine treize, vient me voir. Son père, responsable jadis du chalet de skieurs et de randonneurs, fut enlevé avec son oncle, ils ne sont jamais revenus, leurs corps jamais retrouvés ! Nous parlons de ces deux êtres chers avec affection, nostalgie et tristesse. Ils furent pour nous des exemples de gentillesse, d`ouverture d`esprit, des artisans de paix ! Mourad s`identifie beaucoup à son père et essaie de s`inspirer de son exemple !

Dans nos échanges par rapport à nos martyrs et des nombreux algériens massacrés dans cette période de folie religieuse, vient la question de l’impunité des crimes, le comment du pardon et de la justice, puis la réconciliation. Le dicton berbère ne dit – il pas (quand il s’agit des actes odieux): ``Ouleche samah``, ce qui veut dire : « Pas de pardon ! » Mais la question pose problème, elle est vaste et la plaie causée par ces horribles méfaits, profonde. Ce qui est grave que tout cela fut souvent fait ``au nom de Dieu ! `` Nous terminons la discussion dans un dilemme, en silence. Nos regards se croisent dans un certain désarroi et fixent les sommets lointains des montagnes. Aucune réponse n’est à donner afin de ne pas rallumer la haine et de nouveau tomber dans la violence aveugle. Dieu seul saura juger et est maitre du monde.

La foi en Dieu de ces montagnards, s`appelant eux – mêmes « des hommes libres » est restée inébranlable, comme les rochers de la région. Cette foi s’est approfondie, agrandie dans les épreuves en se tournant vers ce qu’il est l`essentiel dans la vie et ce qui permet de faire son chemin sur la terre en attendant le passage vers l’au-delà``.

KabylieMe reviennent alors à l’esprit les belles paroles du testament de Christian de Chergé, trappiste, inspirées de l’apôtre St. Paul : « Ensemble, chrétiens et muzelmans, nous pourrions enfin contempler la grandeur et la profondeur de l’amour de Dieu »

Me reviennent aussi les paroles clamées par la foule présente à la mise en terre de nos confrères sacrifiés à Tizi Ouzou : « C’étaient des hommes de Dieu en qui nous avions mis toute notre espérance ». Ces paroles scandées soulignent ce que le Cardinal Lavigerie avait dit aux soeurs blanches et aux pères blancs à leur fondation il y a cent cinquante ans : « Soyez des saints et rien d’autre``. Pour moi, les paroles publiquement exprimées par la foule de Tizi Ouzou sonnent comme la profession de foi du centurion romain debout sous la croix de Jésus en déclarant au moment de sa mort : ``Vraiment Celui-là, fut le fils de Dieu``.

Je me retrouve ici dans les montagnes pour accompagner et animer un groupe de dix - sept monitrices et moniteurs afin de préparer ensemble la session de la colonie de vacances du mois de juillet prochain. Il est important de souder le groupe d’encadrement en le sortant de leur quotidien. Ces jeunes sont ``feu et flamme`, pour `s’engager durant trois semaines gratuitement auprès des enfants délaissés des quartiers d’Alger.

Le soir, allongé sur une chaise, posée devant la porte de ma chambre, je contemple le magnifique coucher du soleil dont les rayons se reflétent sur les flancs de la montagne par des belles couleurs qui changent de minute en minute selon l’angle de la lumière. Il fait encore chaud et je ne puis m`empêcher de penser à cet autre été, il y a quarante ans, très chaud aussi.

Alain Dieulangard J`étais allé voir `Grand Père c.à.d. Alain Dieulangard à Tizi – Ouzou. Je l’ai trouvé sur le toit de la maison pour éteindre le feu ! Il n’avait pas eu la patience d` attendre les pompiers ! En effet, à cause de la très grande chaleur, les feuilles du grand Eucalyptus, à côte de la maison, tombées massivement sur le toit, avaient pris feu. Dans sa spontanéité légendaire, le père avait pris lui-même le problème en main en grimpant en haut ! Grand-père était comme ça, toujours prêt à tout moment à tout faire et de tout cœur.

Un autre d`été je suis allé le voir dans un tout petit village ``les Ouadhias ``où il dirigeait une petite école primaire. En été les élevés n`étant pas là, grand père visitait les familles et en particulier les familles pauvres ! Ce qui voulait: tout le village ! Le père connaissait tout le monde par leurs noms et prénoms. Il discutait avec tout le monde en langue locale ! Il donnait des bons conseils aussi bien aux hommes qu’aux femmes ! Cela provoquait parfois des disputes interminables puisque les villageois ne se laissèrent guère « convaincre » et Grand -Père non plus !

Le jour qu’il fût obligé de quitter le village, par obéissance à ses supérieurs, pour devenir supérieur du collège de Beni – Yenni, il n’arrivait pas à cacher son chagrin de ce départ, d’être obligé de laisser « ses ouailles pour d’autres ouailles ». Une fois parti, la nuit, il passait des longues heures à contempler les petites lumières du village qu’il venait de quitter et qu’il pouvait apercevoir de loin du haut de la cour du collège. Par contre son arrivée au collège fut la joie de tous les élèves, puisque le père fut d’une très grande bonté et racontait les soirs dans des classes, au moment des études, des belles histoires kabyles en kabyle !

Alain portait toujours un petit chapeau comme des mozabites (genre du petit chapeau du pape actuel). En hiver il s’habillait toujours du même manteau depuis au moins 20 ans. Il faut dire que le niveau de vie à cette période était pauvre et simple. Il n`y avait pas d`électricité, ni eau courante, ni gaz. Le frigidaire fonctionnait sur un bidon de mazout.

KabylieQuand il faisait très chaud, les hommes dormaient dehors sur les dalles des tombes se trouvant partout autour et dans les maisons. Une nuit j`ai dormi ainsi dehors avec Bernard Aubertin. A ce moment ce dernier était VSNA c.à.d. coopérant pour devenir plutard père blanc, trappiste et enfin évêque de Chartres en France.

Il m’arrive d’avoir la nostalgie de cette vie simple, partagée avec des gens du village. Nos dix-neuf martyrs ont vécu pour la plupart ainsi. On peut dire, comme dans les écritures : Ils étaient devenus semblables à ceux qu`ils les entouraient et à qu’ils étaient envoyés » Cela fait aussi partie des consignes du Cardinal Lavigerie à ses soeurs et ses pères : « Apprenez les manières locales de vivre, les coutumes, la langue et prenez même les mêmes manières de vous habiller : gandoura/burnous et chechia ».

Oh combien d’exemples de cette vie ordinaire me reviennent à l`esprit comme le cas du jeune Mustapha Bacha, fils d’un vendeur des mulets et des ânes. Tous les matins, pendant quatre ans, ce jeune venait au collège d’Ait Larbâa (Beni – Yenni) à dos de mulet. Ce courageux Mustapha est mort suite à des problèmes de santé à cinquante ans. Depuis sa licence à l’université, il s’était battu pour les causes identitaires berbères et a fait des années de prison suite au printemps berbère en 1980. Lui aussi mérite d`être vénéré comme un artisan de paix.

Un autre exemple de cet engagement pour une vie meilleure fut bien Ouahioune Djaffar, ancien élevé du collège de Béni Yenni et plutard du lycée des pères à Constantine, Père Paul Marioge l’`a eu en classe. En tant que jeune collégien et lycéen il fut souvent très créatif ! De retour au collège de Beni – Yenni en tant que professeur, il fut lâchement assassiné par des terroristes déguisés en gendarmes à l’intérieur de l`établissement. Il fut victime de son combat courageux quotidien pour la justice et la liberté. Encore un exemple d’artisan de paix, toujours présent dans mes souvenirs.

Grand-père, ses confrères, et toutes ces femmes et hommes sages forment « une légion d’honneur » qui nous permettent de croire au bon sens de l’être humaine sous l’inspiration de l’Esprit divin.

Oui le monde a besoin de ses hommes, de ses femmes qui osent affronter les obstacles du quotidien.

Ainsi nous nous sentons en union avec cette foule dans les rues qui n’arrête pas de chanter :

 
« Liberté, liberté, elle est inscrite dans nos cœurs et ne personne ne nous pourrait l’ôter »

Alger, le 1er novembre 2019
Frère Jan Heuft,pb

Frère Jan Heuft