Pax & Concordia : témoins

Une année sabbatique en Algérie, quelle idée ?

Témoins
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Une année sabbatique, c’est UNE année. Difficile de rendre compte d’une telle expérience d’autant plus que l’année n’est pas totalement accomplie. Et peut-être aussi parce que c’est « APRÈS » que l’on recueille les fruits «d’une année de grâce accordée par le Seigneur ».

Accordée par le Seigneur et par l’évêque du diocèse de Créteil (banlieue est-sud-est de Paris) dont je suis originaire, et accordée également par l’évêque d’Oran qui m’accueille dans son diocèse. D’ailleurs, pour pouvoir mieux apprécier ma première relecture de cette année sabbatique, peut-être vous demandez-vous d’où je viens, de quelle histoire, et comme on me l’a si souvent demandé « pourquoi une année sabbatique en Algérie ? »

Trois motifs : le premier est lié à la manière dont je suis entré en relation concrète avec l’Algérie (car j’avais bien sûr été touché par les lectures des bienheureux Charles de Foucauld, Christian de Chergé, Christophe, Pierre Claverie… mais ce n’était pas vraiment du « concret »), le deuxième motif est suscité par un événement qui est venu secouer ma vie de prêtre, le troisième motif est un concours de circonstances qui me rendait disponible.

Je suis entré en relation concrète avec l’Algérie à l’occasion d’une journée mondiale de prière pour les vocations. J’avais demandé aux paroissiens de rechercher les connaissances originaires de notre paroisse devenus prêtres, religieux, religieuses, couples ou laïcs engagés en vue d’une veillée-témoignages. L’un des noms de la liste de ces personnes que les paroissiens m’ont donnée est prêtre à Oran en Algérie. Il avait été baptisé et avait suivi le catéchisme dans notre paroisse. Il a répondu à ma recherche et nous sommes restés en contact. Je l’ai accueilli lors de ses passages en région parisienne pour une conférence dans les différentes paroisses où je me trouvais. Un jour (ou plutôt un soir au resto), il me dit : « A tout âge, on peut venir en Algérie pour un temps. Un prêtre du diocèse de Limoges rentre bientôt, il a dans les 70 ans, il a passé plusieurs années avec nous ».

Je pense que cette année sabbatique aura été un approfondissement de ma vocation de baptisé. Réentendre Dieu m’appeler… Me laisser rencontrer autrement par Lui… Comme Moïse me déchausser pour me laisser rencontrer dans ce qui fait mon humanité avec ses fragilités, ses péchés, ses capacités, ses dynamiques…. Relire mon histoire d’alliance avec Dieu… Avec l’Eglise d’Algérie je me suis trouvé témoin privilégié de la venue du Christ à la manière de Jean-Baptiste…. Et la béatification de Pierre Claverie et de ses 18 compagnes et compagnons m’a confirmé dans la vision d’une Eglise en phase de sanctification – sans frontières ni de culte ni de dogmes ni de culture – une Eglise du ciel – « Signe de fraternité dans le ciel de l’Algérie pour le monde ».

L’événement qui a secoué ma vie de prêtre est l’expulsion d’un squat sur la commune dont j’étais le curé. Je me suis trouvé auprès des « mille de Cachan », puisqu’il s’agissait de mille personnes, des familles, prises au piège d’une expulsion décidée sans véritablement de négociation par la préfecture. Les représentants de ces familles venues principalement d’Afrique m’avaient demandé, ainsi qu’au pasteur protestant (originaire de RDC) de la région, d’exercer la médiation avec le préfet, dans la mesure où il l’accepterait (ce qui n’a jamais été vraiment le cas). J’ai vécu trois mois, loin de la vie paroissiale ordinaire, au cœur d’un conflit socio-politique qui se reproduit si souvent. En sortant de cette expérience, je m’interrogeais sur les ressources spirituelles pour vivre une telle implication, sur la dimension missionnaire ou apostolique du ministère de prêtre.

Cette année sabbatique m’aura invité à aller plus loin, sur « l’autre rive », dans l’expérience de la réconciliation possible, au cœur des ruptures de l’histoire des personnes, des peuples, des communautés. Vivre une Eglise présente sur les « lignes de fracture » selon la phrase connue de Pierre Claverie. L’autre rive, celle d’où viennent ceux qui réussissent le voyage mais aussi celle où restent ceux qui seront peut-être « refoulés » un jour ou l’autre… Et comme j’aimerais aller encore plus loin au-delà d’une autre rive encore celle du désert où un vivre mieux, autrement et en paix, est à générer. Et comme j’aimerais que les rives ne soient plus infranchissables mais passages heureux pour un aller-retour, un aller-venir de liberté, de créativité, d’échange, et de fraternité.

J’ai 61 ans, je suis prêtre depuis 35 ans. Je suis né et j’ai vécu dans un rayon de 30 km dans la banlieue est-sud-est de Paris où j’ai vécu la plupart des facettes de l’exercice du ministère : aumônier, accompagnateur, curé, responsable de service, conseiller… etc. J’ai vécu l’accueil de beaucoup de nationalités du monde dans cette dense agglomération en limite parisienne. Depuis huit ans, j’étais responsable d’un secteur de six paroisses d’une commune populaire du diocèse. L’évêque de mon diocèse annonçait en conseil épiscopal, où il m’avait appelé neuf ans plus tôt, le départ d’un « train d’années sabbatiques » pour répondre de manière alternée aux demandes de plusieurs prêtres. Un des prêtres du diocèse rentrait de dix-huit années comme fidei donum, il pouvait prendre ma suite. Concours de circonstances, correspondance de fins de mandats, je postulais pour prendre le train (qui s’avèrera être un avion) et donner cette 35ème année de presbytérat à l’Eglise d’un autre pays… Ailleurs ! Et les subtilités d’attribution de visa rendirent possible l’Algérie.

En situation d’étranger sur cette terre qui nous connaît trop et pas assez. Ministère de « visitation » des paroisses, des communautés, de quelques amis. Participation à la préparation de l’événement de la béatification, au service des responsables pastoraux en particulier le curé d’Oran. Accompagner des « chercheurs de Dieu ». Participer au Ribat es-Salam. Soutenir la formation Monica. Disponible pour accueillir, recueillir, se recueillir, pour découvrir, s’ouvrir… Lire… Être présent à l’événement, aux personnes, aux demandes… Au rythme du quotidien du centre Pierre Claverie. Essayer de comprendre pourquoi certains sont attirés par cette Eglise, ce Jésus-Christ… Les histoires qui se croisent dans les communautés sont tellement diverses, uniques, et communes à toute humanité… Un peuple qui se lève pour sa dignité, pour sa liberté, pour la justice… Une quinzaine du « vivre ensemble en paix » pendant un ramadan si contrasté jour et nuit… Je ne pourrai pas vivre les responsabilités qui me seront confiées à mon retour de la même manière, ni écouter les personnes en voyage… les Musulmans… et en particulier les Algériens, comme avant…

Oui, il y aura « un avant et un après » cette année sabbatique que vous m’avez permis de vivre en m’accordant votre confiance, en m’accueillant si chaleureusement, en me permettant de vivre une expérience de foi, d’espérance et d’amour. Traditionnellement, l’année sabbatique s’accompagne d’une remise de dette…. Envers vous, elle est immense… Merci, et louange à Dieu.

L’évêque du diocèse de Créteil me nomme, au 1er septembre, curé de la paroisse Saint Michel du Mont-Mesly à Créteil et doyen de cette ville de 90 000 habitants. J’accompagnerai l’équipe diocésaine du Secours Catholique.

Marc Lulle

Extrait du Lien N°416