Vous ne serez jamais abandonnés

Hélène MASSACRIER

Témoins
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Les voies de Dieu sont insondables. Hélène MASSACRIER, naît et grandit dans une famille fortement marquée par les effets corollaires de la première guerre mondiale ; se décide seule et librement d’aller servir dans un pays en pleine guerre d’indépendance : folie ou vocation ? Apparemment, ces deux cas sont souvent inséparables. Suivons-la dans son récit.

 INTERVIEW

Parlez-nous de vous, de vos origines

Je suis Hélène MASSACRIER, née en 1931 à Saint Etienne, en France, 3ème des 3 filles de la famille. A cette époque, notre père était facteur dans cette ville et notre mère postière. Nos parents ont été tous les deux marqués dans leur chair par les dures conséquences de la guerre de 1914-1918. Papa est revenu du front après avoir subi une trépanation pour extraire un éclat d’obus qui s’était logé dans sa tête. Maman a gardé jusqu’à sa mort des séquelles de la « grippe espagnole », épidémie qui a fait une hécatombe. Ils s’étaient connus juste avant la guerre, ils se sont mariés juste après en 1919. Mon père a gardé de cette époque, une peur viscérale de la guerre. Même s’il en est revenu bardé de médailles et de décorations. Il n’en parlait qu’avec ceux qui l’avaient faite comme lui et pourraient comprendre. Il n’était pas question pour lui d’aller le revivre au cinéma et encore moins de retourner sur les lieux même 50 ans après. Le hasard ou les calculs j’ignore, lui ont été favorables, au déclenchement de la guerre de 1930-1940, avec ses trois enfants en charge, il n’était pas mobilisable, et ses aînées non plus puisque c’étaient des filles. Ainsi fut-il épargné d’une seconde guerre.

 Et vous-même dans tout ça ?

 Les bouleversements ne furent pas pour autant absents, avec la mort de ma mère, puis celle brutale de l’une de mes deux sœurs, le mariage de l’aînée, le remariage de mon père, l’état de guerre avec les restrictions. En 10 ans, la vie avait changé pour moi, il s’agissait plutôt de survie. A 21 ans, âge de la majorité, j’ai réalisé mon désir : être travailleuse familiale en milieu populaire. En même temps que j’appréciais une indépendance de vie, je découvrais la foi et l’activité des mouvements chrétiens comme la jeunesse Ouvrière Catholique Féminine, (JOCF) et plus tard l’Action Catholique Ouvrière, (ACO).

Finalement quel fut votre parcourt professionnel ? Où et quand?

Je pense aussi que ce travail de proximité avec les familles maghrébines m’a donné envie de mieux connaître leur origine. Au bout de quelques années, ce choix s’est affermi et précisé à mon insu. Un jour je partirai en Algérie et plus précisément à Constantine. Pourquoi ?

Si ce projet me hantait, il n’était pas du goût de tout le monde surtout pas de mon père. En 1956, comment une fille pourrait partir seule en Algérie en pleine guerre d’indépendance, sans travail, sans connaissance. C’était de la folie. Peut être ! Mais je continuais à chercher. Au bout de trois ans je croyais avoir épuisé toutes mes énergies. Il fallait me rendre à l’évidence : je m’étais trompé. J’avais raté ma vie pour rien. Quand un matin de septembre 1959, je fais la connaissance d’une pharmacienne, (Jeanine) mariée à médecin algérien, (Dr Boujerraa). Ils habitaient Constantine et cherchaient quelqu’un pour s’occuper de leurs trois garçons en bas âge. Mais il fallait partir tout de suite.

Et alors ?

J’ai eu un mois pour avertir famille et amis, donner ma démission au travail, déménager la chambre en location. Je remercie le Ciel d’être tombé sur une famille ouverte et compréhensible. Grâce à elle, j’ai pu m’initier aux aspirations profondes de l’Algérie et éviter bien des erreurs. J’ai pu aussi poursuivre mes recherches pour une insertion plus profonde et plus durable. Ainsi j’ai pris contact avec l’Association des Maisons familiales » qui ouvraient des centres un peu partout pour apprentissage et scolarisation pour des jeunes filles analphabète nombreuses à cette époque. L’originalité était la prise en charge de la gestion par les parents d’élèves et la vie en équipe pour les monitrices françaises, les aînées et les Algériennes étaient les plus jeunes. J’y ai travaillé avec beaucoup d’intérêt de 1961 à 1967 en commençant à Khenchela. Puis les associations furent dissoutes. Les monitrices qui le voulaient étaient intégrées à la Formation Professionnelle des Adultes (F.P.A.)

Qu’avez-vous choisi de faire finalement ?

J’ai préféré tenter ma chance à l’éducation nationale. Il y avait justement un concours d’entrée à l’École Normale Nationale d’Enseignement Technique (E.N.N.E.T.), pour enseigner les sciences sociales dans les collèges techniques. Mais je ne remplissais aucune des conditions requise. « Bon présage » me dit une amie. La première exigence était d’obtenir la nationalité algérienne. En la demandant, en juin, tous croyaient que je l’aurais en octobre. J’ai attendu 10 ans. Après deux ans d’étude à Alger, je suis nommée au Collège National d’Enseignement Technique de Fille, (C.N.E.T.) de Batna. Je pensais y terminer ma carrière mais au bout de 15 ans, en 1984, nouveau chamboulement avec l’application de l’école fondamentale et l’arabisation de toutes les matières. Une nouvelle opportunité m’est proposé par ma directrice, celle de demander mon détachement pour préparer une licence en langue française. Nouvel obstacle : il fallait impérativement justifier d’une bonne notation pédagogique, or je n’avais jamais été inspectée en dehors de ma titularisation, donc pas de note bonne ou mauvaise. Une fois tous les problèmes résolus, j’ai pu rejoindre les collègues à l’université de Constantine. En septembre 1988 je prends possession de mon poste au lycée de Merouana. J’avais bien préparé ma venue avec le directeur qui lui, n’était plus en fonction, à la reprise des cours.

Centre ville de Batna

Que retenir, de cette période ?

La première année s’est ainsi passé avec des surprises plutôt désagréables et de plus s’annonçaient la décennie noire pour le pays. Que retenir, de cette période dramatique ? L’horreur du terrorisme, la peur des faux barrages où la solidarité vécu au quotidien ? Sans doute l’un et l’autre. Tout sauf l’indifférence. Au terme de ses années j’ai dû être opéré d’un méningiome. Comme la réussite était incertaine, j’ai liquidé mes affaires y compris mon logement attribué par l’Office Pour la Gestion Immobilière, (O.P.G.I.) ce qui m’a valu d’être cité en exemple dans une mosquée du village. De retour de mon opération, avec la santé retrouvée, je suis revenue à Batna. J’ai repris quelques cours de rattrapage avec une ancienne collègue jusqu’à ce que l’évêque me demande de me joindre à la nouvelle équipe paroissiale. Ainsi, je suis passée de la vie privée à la vie publique disait Michel. De nouveau arrêté pour des raisons de santé et d’âge. J’envisage l’étape suivant, que sera-t-elle ? L’expérience, me laisse penser qu’elle sera autre et meilleure que celle projetée. En attendant la toute dernière halte : celle de la rencontre la plus universelle et la moins prévisible mais aussi celle que notre foi nous dit être la plus belle.

Avez-vous un message à laisser aux nouveaux arrivants ?

J’en ai deux qui m’avait été transmise, le 1er pour avoir été heureuse en essayant de le vivre : si vous avez la certitude d’être sur la voie voulue pour vous, ne vous laissez pas décourager par les incidents de parcours. Ils seront toujours surmontables. Et vous ne serez jamais abandonnés.

Le 2éme message, pour regretter amèrement de ne pas l’avoir pris assez au sérieux : même si vous jugez difficile voire impossible ou inutile l’apprentissage de la langue arabe, il faut l’entreprendre et surtout persévérer quel qu’en soit le prix à payer en temps et en effort. Sans cela, il y aura toujours une faille qui freine et handicap la relation profonde.

Propos recueillis par
Rosalie SANON, SAB