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Professeur Jean-Paul Grangaud : Pédiatre serviteur de l’Algérie

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Professeur Jean-Paul Grangaud : si vous tapez ce nom sur un moteur de recherche, les références sont très nombreuses ainsi que les articles et interviews variés, tout d’abord comme pédiatre, comme protestant aussi, et pied noir qui a choisi de rester en Algérie à l’indépendance.

 

Il est né en 1938 au centre d’Alger, aîné d’une fratrie de sept ; très vite la famille déménage à Hydra où le grand-père avait une maison, « j’étais en périphérie d’Alger et je me souviens des parties de foot pas loin de la maison familiale, pas trop bien vues par les parents et cela nous obligeait à jouer de façon que le gardien de but puisse surveiller l’arrivée des parents afin de rentrer dare-dare à la maison. ». Il rencontrera Marie-France, qui deviendra sa femme, dans le scoutisme protestant et ils auront cinq enfants. A l’indépendance de l’Algérie, jeunes mariés, ils décident de rester alors que le reste de leurs familles quitte l’Algérie.

De la paroisse protestante à la paroisse catholique

Son papa était protestant et sa maman d’une famille Darbyste1 (branche provenant de l’anglicanisme), mais tous deux rattachés à l’Église Réformée et très actifs en son sein. Jean-Paul aussi fréquente l’Église protestante : « Après 1962, j’ai été conseillé presbytéral ; il y avait alors bon nombre de protestants restés au pays . J’ai aussi reçu pendant une période une délégation pastorale pour célébrer auprès des Sœurs de Grandchamp qui vivaient dans une cité de regroupement (ex-bidonville) à l’Oued Ouchayah. J’y allais avec ma femme, et avant la célébration, dans le minuscule logement des sœurs, nous échangions des nouvelles du quartier, de l’hôpital où je travaillais et où une des sœurs était infirmière et du monde auquel les sœurs étaient reliées par un petit transistor (il n’y avait pas d’électricité et un seul point d’eau dans la cour).

Nous avons rejoint la paroisse catholique d’El Biar en 1974 dans des circonstances qui méritent d’être racontées : nos enfants fréquentaient l’école algérienne ; à un moment le gouvernement décide de modifier le calendrier scolaire et de ce fait les horaires de catéchisme tombent à un moment où ils ont cours. Pierre Frantz, le curé d’El Biar, imagine alors pour les enfants chrétiens scolarisés à l’école algérienne un catéchisme où ces enfants lisent la Bible et prient en arabe. Un groupe se constitue qui regroupe des enfants algériens d’origine ou pas, catholiques ou protestants (outre nos enfants ceux du pasteur protestant Jacques Blanc y participent). Quand notre fils demande le baptême, il entend le faire au sein de cette petite communauté de catéchumènes très soudée. Finalement ce baptême sera concélébré à l’Eglise d’El Biar par Pierre Frantz et Jacques Blanc. Nous avons été accueillis avec simplicité et délicatesse au sein de cette paroisse ; nous y avons vécu un véritable œcuménisme, et comme un cadeau de notre petite Église d’Algérie » .Finalement Jean-Paul Grangaud est resté attaché à la communauté catholique.

 « J’ai connu Monseigneur Teissier lorsqu’il était dans le quartier du Champ de Manœuvre, il était alors le numéro deux de Mgr Duval ; je constatais que les seuls qui étaient insérés dans la société algérienne étaient les catholiques.  Les prêtres catholiques étaient culturellement préparés à leur présence en Algérie, même si comme Pierre Frantz ils ne connaissaient pas l’arabe, au contraire de Marcel Bois qui assurait la traduction de romanciers algériens de langue arabe. Tout cela a permis que l’Église catholique d’Algérie soit respectée par les Algériens. »

 En tant que Protestant, comment voyez-vous cette béatification qui aura lieu à Oran le 8 décembre prochain ?

« Nos relations avec les catholiques font que nous avons aussi une réaction catholique ... Jean-Paul Vesco est né le jour de notre mariage. Marie-France et moi, nous avons avec lui beaucoup d’affinités, on a la même vision de l’Église d’Algérie. Ici dans le pays il y a une grande sympathie pour Mgr Duval et Mgr Tessier. 

En fait au sein de l’Église tout le monde l’appelle Jean-Paul, tellement sa simplicité et son humilité imprègnent sa personnalité.

 Et votre rapport avec les musulmans ?

« Je n’ai pas eu de problème, on m’a toujours accepté comme chrétien. En pédiatrie, on se trouvait fréquemment confrontés à des questions essentielles en rapport avec la vie et la mort ; par exemple, le cas de cette femme enceinte atteinte de cancer : l’avis général auquel je m’étais rangé était qu’il fallait qu’elle avorte, ce qu’elle ne voulait pas. Un des résidents, après une nuit de recherche, apporte la démonstration qu’il était possible qu’elle conserve son enfant, ce qui fut fait. Je pense qu’il a été plus conséquent que moi avec sa foi » À son départ de Béni Messous, un autre de ses élèves lui a dit « j’ai compris à votre contact que mon amour pour Dieu passait par mon amour pour les autres ».

 Une vie professionnelle au service des enfants

Au début il avait pensé à devenir biochimiste ; une vocation influencée certainement par la profession de biochimiste du papa qui passe son agrégation à Paris en 1946 ; Jean-Paul y assiste et voit Paris pour la première fois, il a alors 8 ans. En 1960 il est interne des hôpitaux d’Alger, mais son sursis est résilié en 1962 et il doit faire son service militaire – ses amis algériens lui déconseillent d’être insoumis alors que l’indépendance est pratiquement acquise–, il se bat pour se faire affecter à Alger et n’en repartira pas. Pourquoi revenir en Algérie ? « Je connaissais plein de gens ici et c’est mon pays, il y avait beaucoup de liens »   dit-il avec émotion.

Après l’internat, il hésite entre la biochimie et la pédiatrie : il passera l’assistanat dans les deux spécialités, pour finalement opter pour la pédiatrie. «  La mortalité infantile était très grande et en voyant ces petits enfants qui souffraient je voulais les aider à s’en sortir, par amour du pays : il y avait tellement d’enfants et tous n’avaient pas les mêmes chances ». Entre temps il a obtenu la nationalité algérienne. Il deviendra agrégé en 1970.

Il monte un service de pédiatrie à Beni Messous, et devient chef de service ; les souvenirs se bousculent dans sa tête ainsi que l’émotion d’une période très riche en découvertes : « Nous allions sur le terrain - c’était pour nous le plus important -, à la périphérie où les gens ne voulaient pas aller, c’est sur le terrain que nous apprenions beaucoup de choses, ils le disent encore aujourd’hui. Beaucoup de pédiatres d’aujourd’hui sortent de cette formation. Les gens étaient très contents de ce que l’on faisait pour eux du côté médical, et du côté des patients on avait de bons résultats, des progrès considérables ont été faits : plus de poliomyélite et rougeole depuis plus de 30 ans…  » La mortalité infantile était très forte, et surtout, il y avait peu de moyens matériels. Il introduit la médecine ambulatoire et l'hospitalisation des enfants avec leurs mères.

« Par la suite je suis parti à Aïn Taya pour former un nouveau centre de pédiatrie ». Au milieu des années 90, il est appelé au Ministère de la santé où il occupe le poste de Directeur de la prévention. Malgré les difficultés économiques et la situation sécuritaire très mauvaise, il lance une grande campagne de vaccination contre la rougeole à l'échelle nationale.

« Maintenant on travaille sur le Plan Cancer, à l’INSP 2, avec Monsieur Zitouni ; on va sur le terrain rencontrer les gens qui s’occupent du cancer on essaie d’améliorer la prise en charge des cancéreux.  Hier deux enfants sont venus frapper à notre porte pour demander de l’aide, nous essayons d’aider comme on peut. »

« Je connais l’actuel ministre de la Santé, ancien directeur de l’INSP, mais il ne fait pas assez confiance à la médecine de son pays.  Il y a beaucoup de gens très bien mais il faut travailler, il faut travailler. »

Que diriez-vous à un jeune médecin ? « Il faut travailler, avoir des objectifs qui soient remplis, être content de ce que l’on fait. Les gens doivent lire davantage, prendre les expériences des uns et des autres»

 « En résumé je peux dire que j’ai eu beaucoup de chance sur mon parcours. »

 Marie-France Grangaud & Didier Lucas


1 https://fr.wikipedia.org/wiki/Assemblées_de_Frères
2 Institut National de Santé Publique