Pax & Concordia : témoins

NOËL 2018

Témoins
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Comme chaque année, j'aime vous rendre visite à Noël et vous approcher un sujet qui nous concerne directement, à nous qui vivons en Algérie «Migrants à Tamanrasset, chemin vers l'Europe» -2016-; le « Problème Palestinien, une blessure profonde pour les pays arabes » - 2017 - et cette année, je veux vous partager ma plus grande passion, qui n’est autre que de me savoir un membre actif de l'Église d'Algérie.

Souvent, après avoir célébré l'Eucharistie en mon village natal, les gens me disent des choses semblables à celles-ci: "que fais-tu en Algérie s'il n'y a même pas de chrétiens et que tu ne peux non plus annoncer Jésus ouvertement ?...tu es plus nécessaire ici que là-bas!" Sans vouloir rentrer dans la discussion je dois vous dire d’entrée que cette question répond davantage à la logique du marché, d’efficacité et des résultats ... plutôt qu’à la logique évangélique de gratuité, de présence et d'amitié que ma minuscule Église Algérienne tente de vivre. D’ailleurs, ce 8 Décembre elle a vécu un moment inoubliable avec la béatification de 19 de ses membres, dont certains j’ai eu la chance de rencontrer et d’être ami…

Pour répondre à la question: "pourquoi je me cramponne en Algérie?" Je vais me servir de l'exemple de trois hommes qui par hasard, les trois portent le prénom de "Mohamed”.

Par ordre chronologique, le 1er Mohamed (Benmechay) nous le retrouvons l’année 1959. Le futur prieur du monastère de Tibhirine - Christian - est un jeune séminariste qui fait son service militaire en l’Algérie qui se trouve à deux ans de son indépendance. Il fait partie d'une section qui tente de réduire l'immense fossé qui sépare les autochtones du colonisateur français. Christian parcourt les villages de montagne en compagnie d'un garde champêtre nommé «Mohamed», père de 10 enfants et un homme profondément religieux. Un jour dans une dispute avec les siens qui l’accusent de trahir son peuple, il protégea son ami étranger de ceux qui le voulaient le tuer… le lendemain, son ami algérien a été trouvé mort à côté d’un puits. Quelques années plus tard Christian écrira:<<Dans le sang de cet ami, assassiné pour n’avoir pas voulu pactiser avec la haine, j'ai su que mon appel à suivre le Christ devrait trouver à se suivre, tôt ou tard dans le pays même où m'avait été donné ce gage de l’amour le plus grand (…) Je connais au moins un frère très-aimé, musulman convaincu, qui a donné sa vie par amour d’autrui, concrètement, dans son sang versé… cet ami qui a vécu, jusque dans sa mort, le commandement unique…>>

* Le 2ème Mohamed nous le retrouvons en 1993. - En fait, nous ne connaissons pas son prénom, mais j'aime penser qu’il pourrait bien aussi s’appeler ‘Mohamed’-. Dans les années 90, l'Algérie se radicalise et il y a une forte avancée des "islamistes". Le 30 octobre 1993, le "Groupe Islamique Armé" (GIA) déclare la guerre aux étrangers vivant sur le pays: << vous avez un mois pour quitter l'Algérie. Quiconque dépasse ce temps est responsable de sa propre mort >>. L'ultimatum expire le 1er. Décembre - date où Christian commence son ’Testament’ – et, le 14 décembre, 12 travailleurs croates sont assassinés au village de Tamesguida, en contrebas du monastère, et pourraient être beaucoup plus nombreux si notre Mohamed n'avait pas intervenu. Les tueurs quittent la 1ère baraque laissant derrière eux 12 chrétiens Croates égorgés ; en entrant à la 2ème un musulman arrête le groupe terroriste en leurs disant: << Je suis Bosniaque et musulman >>. Ils lui demandent de prononcer la profession de foi musulmane («la 'shahâdâ»), chose qu’il fait tout de suite et en finalisant leur dit : << Nous sommes tous musulmans! >>, il sauva ainsi les chrétiens qui se trouvaient parmi le groupe

* Et, le 3ème Mohamed nous le retrouvons en 1996 et, lui n'est autre que le chauffeur de l'évêque d'Oran, Pierre Claverie. Les deux mélangèrent leur sang lors d'un attentat qui a eu lieu dans la nuit du 1er. août 1996. Mohamed se savait menacé: << Pierre m'a dit la semaine dernière que c’était trop dangereux, qu’il fallait que je rentre chez moi… Je lui ai dit que je comprenais le danger, mais qu’il n’était pas question de l’abandonner… il n’y a pas de la joie à mourir quand on a vingt-et-un ans… Mais, ce serait trop triste que Pierre, qui aime tant l’amitié, n’ait pas un ami à ses côtés pour l’accompagner à l’heure de la mort…>> (fragment de la pièce de théâtre "Pierre et Mohamed").

Quelques jours avant sa mort, l'évêque d'Oran a confié à un prêtre ami: << Tu vois, rien que pour un homme comme Mohamed, ça vaut la peine de rester dans ce pays, même au risque de sa vie >>

AVEC CES EXEMPLES DE VIE DONNÉE, JE CROIS QUE VOUS POUVEZ FACILEMENT COMPRENDRE POURQUOI NOUS NOUS CRAMPONNONS ET IL N’EST PAS QUESTION DE QUITTER L’ALGÉRIE ? Ma présence en Algérie n'a aucun mérite ... dans la vie, nous cherchons tous le bonheur et c'est la raison par laquelle nous tous essayons de vivre là où nous nous sentons aimés et accueillis. Dans notre cas, nous connaissons des musulmans prêts à donner leur vie pour des amis, sans distinction de race, de culture ou de religion...n’hésitant pas à tout sacrifier pour ceux qu’ils aiment ; tout comme vous le feriez pour vos enfants si vous les saviez en danger... Ainsi notre réponse ne peut être autre que celle du dicton populaire: "L’amour avec l’amour se paie!”.

*** En somme, cela me conduit à vous parler d'une de mes convictions des plus fortes qui m’habitent et qui n'est autre que celle-ci : "Qu’une autre Église est Possible!"***

*** Je pense que l'Eglise Algérienne peut aider à deviner les changements dont l’Église Universelle a besoin. Oui, ce qui vit notre petite et pauvre Église Algérienne peut nous servir d’indice et nous aider à sortir de nos routines qui nous tuent et qui nous discréditent face nos contemporains.

Il faut dire qu’avant la béatification, notre Église a eu beaucoup d’hésitations, car c'était la première fois qu'un tel événement avait lieu dans un pays musulman et des questions inévitables étaient posées: "Qu’est-ce que 19 morts, face aux 150 000 - 200 000 morts de la crise Algérienne?" Que sont-ils nos 19, face aux 114 imams morts pour avoir refusé d’utiliser le nom de Dieu pour justifier la violence? "Les Algériens ne peuvent-ils pas prendre la béatification comme une provocation?"... Une chose était très claire: <<… nous ne voulions pas d'une béatification parmi les chrétiens, car ces 19 faisaient partie d'un peuple martyr entier >> Et cela a été clair dès le début. La veillée de prière a été tout à fait interreligieuse – en intercalant les chants chrétiens et les chants soufis-. Le lendemain, dans la Grande Mosquée, les milliers de milliers de victimes ont été honorés et, de manière tout à fait particulière, les 114 imams qui ont également péri pour combattre la violence ... Et, si pouvait encore y avoir des doutes au début de l’Eucharistie de Béatification, toute l’assemblée c’est mise debout pour << garder une minute de silence à la mémoire des milliers d'intellectuels, de forces de l'ordre, d'artistes, de parents et d'enfants anonymes ... >> et, tout de suite, l'évêque d'Oran a lu le "Testament spirituel" de Mohamed Bouchikhi ... la lecture de l'Evangile chanté en arabe ne laissaient aucun doute: l'Algérie était au centre de la célébration et pas nous !

* Le premier et peut-être le trait le plus visible de cette église algérienne, c'est qu'elle marche avec un peuple. Tous les 19 avec des phrases différentes ne cessent de répéter "être avec le peuple" ; "vivre avec le peuple" ; "être des gens mélangés aux familles" ; "nous ne pouvons pas abandonner nos voisins" ; etc. au discernement que toutes les communautés ont été invitées à faire :<<Rester ou partir>> ? Malgré les risques que savaient qu'ils couraient, c’est le facteur « peuple » qui inclinait la balance du côté à rester: « par fidélité au Maître ! » Le fait est que les différents journaux locaux et internationaux qui parlent des 19 le font avec les termes suivants: « martyrs de l'espérance » ou « martyrs de la solidarité », ou encore « martyrs de la charité » ..

* Une autre grande caractéristique de cette église est sa petitesse et son manque de pouvoir: elle n’a rien à enseigner, rien a défendre ... avec les mains libres elle est un reflet d'évangile. Beaucoup de ceux qui ont pu suivre les différents moments de la cérémonie télévisée m’ont signalé des gestes très simples mais très parlants comme sont de voir l'évêque d'Oran assis au sol mélangée avec la choral sub-saharien; voir l'évêque d'Alger ignorer tout protocole au moment de la paix quitter l’autel et descendre pour chercher et embrasser les Imams présents au milieu de l’assemblée ; les "youyous" (cris de joie des femmes) qui interrompent souvent la cérémonie, etc. ... Nous vivons "La Joie de l'Evangile" dans sa forme la plus pure!

* Noël est à la porte et les circonstances du pays qui nous accueille de confession musulmanes, ont fait que notre Église privilégie le « mystère de la visitation » et, c'est un 3ème trait à souligner de notre église qui est en Algérie... Marie court à la montagne pour aider sa cousine Elisabeth... amener Jésus aux autres sans parler, sans qu’ils le sachent uniquement par notre simple présence... se mettre en chemin pour rencontrer les laissés pour compte de notre société (émigrants, sida, prisonniers, personnes handicapés, malades, etc.): "Dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits, c’est à moi que vous l'avez fait!" (Mt 25,40).

*** Je vous laisse ce texte de feu qui résume à mon avis, tout ce que j'ai essayé de vous dire. Pierre Claverie écrivait un mois avant son assassinat:

<< L'Église remplit sa vocation et sa mission lorsqu'elle est présente dans les fractures de l'humanité ... En Algérie, nous sommes sur l'une de ces lignes sismiques qui traversent le monde: Islam-Occident, Nord-Sud, Riches-Pauvres. Nous sommes bien à notre place ... Nous sommes en Algérie à cause de ce Messie crucifié. Nous n'avons aucun intérêt à sauver, aucune influence à maintenir... Nous n’avons aucun pouvoir, mais nous sommes ici comme au chevet d’un ami, d'un frère malade, en silence, en lui serrant la main, en lui épongeant le front(…) Je crois que l'Église de Jésus-Christ meurt de n’être pas assez proche de la croix de son Seigneur(…) Tout , tout le reste n'est que poudre aux yeux, illusion mondaine. L’Église se trompe, et trompe le monde lorsqu’elle se situe comme une puissance parmi d’autres… Elle peut briller, elle ne brûle pas du feu de l’amour de Dieu, « fort comme la mort ».Donner sa vie...Une passion dont Jésus nous a donné le goût et tracé le chemin: ’Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime.’>>.

 JE VOUS SOUHAITE À VOUS TOUS/TES DE TOUT MON CŒUR :UN JOYEUX NOËL ET UNE BONNE ANNÉE. Ventura