Pax & Concordia : témoins

Interview à Père Maurice Moreaux

Témoins
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Dans notre marche vers la béatification des martyrs d’Algérie, nous donnons la parole à des témoins et acteurs de la vie de l’Eglise en Algérie. C’est ainsi que le père Maurice Moreaux (M.M.) parle de son parcours pastoral et professionnel en Algérie.

S.R. : Merci de vous présenter :

M.M : Je suis né en 1936 ; j’ai été militaire français encore séminariste de fin 1959 à début 1961, puis ordonné prêtre en 1965, et j'ai travaillé dans la santé de 1967 à 2017.

Comme beaucoup de Français de ma génération je suis petit-fils de paysans « descendus » à la grande ville, mes parents étaient employés (usine Michelin) : ils ont su nous faire apprécier et organiser nos études.

Avec mon frère Guy (décédé en 1996) et ma sœur Nadette (81 ans), nos engagements communs avec la JEC 1, la Mission de France2 et pour l’indépendance de l’Algérie nous ont rendus très proches et nous le restons aujourd’hui.

S.R. : Quelles ont été vos grandes rencontres en France ?

M.M :  Merveilles que fit pour moi le Seigneur !

J’ai été lycéen durant les années 1952-1954 à Clermont-Ferrand, j’ai rencontré à cette époque une cinquantaine de travailleurs Nord Africains qui voulaient être alphabétisés en français ainsi que leurs familles ; on organisait des colonies de vacances pour les enfants avec des camarades chrétiens et communistes.

Étudiant en fac de maths dans les années 1954-1957, j'ai eu aussi l’occasion de rencontrer des militants FLN de Clermont avec lesquels j’ai eu la chance de pouvoir lier des relations confiantes et de plus en plus amicales. Puis vers 1955-1957, des prêtres de la Mission de France ont été nommés dans ma paroisse à Montferrand. Le Seigneur s’est servi de leur exemple pour m’orienter vers le séminaire, puis le plus jeune de l’équipe m’a guidé pour m’y préparer. Dès la première rencontre à la messe dominicale, ils nous avaient ouvert des locaux paroissiaux afin de pouvoir faire cette alphabétisation ; deux ou trois d’entre eux se rendaient disponibles chaque fois qu’il y avait des baraquements préfabriqués à réparer pour loger des amis algériens au bidonville, là où les sœurs du Prado 3 aidaient aux études des jeunes écolières et où des femmes préparaient aussi le CEP.4

Puis de 1957 à 1959 je suis au séminaire de Clermont. En y entrant je pensais laisser mes activités politico-sociales pour aller au service de la population où l’Église m’enverrait. Mais il n’en fut pas ainsi, car le directeur spirituel et le directeur du séminaire m’encouragèrent à développer ces relations avec les musulmans en y réfléchissant avec les prêtres qui en étaient chargés par le cardinal Gerlier.

C’est ainsi que j’ai eu la chance de réfléchir et de prier avec Jean Courbon, Albert Carteron et Henri le Masne, auxquels l’Église et l’Algérie doivent tant de ponts d’amitié et de confiance.

Après mes trente mois de service militaire les prêtres du séminaire universitaire de Lyon ont continué les mêmes encouragements en me donnant toutes facilités de rencontrer les amis algériens que le Masne me faisait connaître.

S.R. : En tant que prêtre, pourquoi êtes-vous en Algérie et pas ailleurs ?

M.M : De 1959 à 1960, militaire au sud de Sétif, j’avais profité de mes permissions pour rencontrer Mgr Duval et le Père Scotto à Alger ainsi que Mgr Pinier à Constantine. Tous les trois prévoyaient qu’après l’indépendance (assez proche) c’est le diocèse de Constantine qui allait se trouver avec le plus petit nombre de prêtre et de fidèles et qu’ils seraient heureux de m’y accueillir après mon ordination prévue fin 1965.

L’évêque de Clermont, Mgr de la Chanonie, de famille vendéenne et dont un neveu a été tué en Algérie dans une embuscade, est plutôt porté au maintien de l’Algérie française. Je lui écris tous les mois en essayant de lui expliquer ma vocation : rétablir la confiance, et construire de la fraternité entre chrétiens et musulmans, en vivant au plus près d’eux.

Cette option coïncide avec mon désir de rejoindre mes amis algériens de France dont beaucoup veulent partir après l’indépendance pour « construire leur pays ». De 1963 à 1965, je passe les trois mois d’été de congés en Algérie pour retrouver mes amis dans toutes les wilayas du Nord. J’en profite pour passer quelques semaines chez les Jésuites à Constantine, pour rencontrer des chrétiens anciens, peu nombreux, et nouveaux, coopérants techniques et enseignants –et aussi pour améliorer mon arabe. L’évêque de Clermont et Mgr Pinier se sont mis d’accord pour qu’après mon ordination, j’exerce comme vicaire à Clermont avant de revenir en Algérie l’été 1967.

S.R. : Vous avez été infirmier puis médecin : racontez-nous ?

M.M :  Dans l’obligation pour un étranger de travailler pour pouvoir rester en Algérie, mais aussi pour pouvoir être en relation profonde avec des musulmans , j’ai décidé, en accord avec l’évêque, de devenir infirmier, parce que l’Algérie en manquait beaucoup et parce que cela semblait une position plus proche des malades que celle de médecin.

Après une année d’arabe et d’islamologie chez les sœurs blanches à Kouba avec un stage pratique chez les amis de Blida tous les week-ends, je me suis inscrit à l’école Paramédicale de Constantine en donnant l’adresse des Jésuites, avec famille….à Sétif ce qui m’a fait adopter par les stagiaires Sétifiens. Demandes de services mutuels acceptées simplement : aides pour mieux apprendre l’arabe parlé en échange de mon soutien aux cours et polycopiés en français. Assez vite cette équipe vient les week-ends étudier chez les Jésuites, où ils sont moins dérangés qu’à leur internat, et tellement bien accueillis aux repas. Jusque-là ils n’avaient rencontré que quelques enseignants français qu’ils supposaient chrétiens mais c’était la première fois qu’ils faisaient l’expérience d’une vraie amitié avec des prêtres. Souvenir fort qu’ils transmettent à leur famille et leur entourage : j'y retrouve maintenant le refus des méfiances et des racontars si répandus chez ceux qui n’ont jamais vraiment rencontré de chrétiens.

Infirmier j’exerce à El Eulma de 1971 à 1975. Je loge dans des baraquements habités par huit familles, 20 enfants, pères policiers ou enseignants qui deviendront vite des amis. La famille qui réussit la première fois à acheter un téléviseur, ayant gagné au tiercé, m’invite chaque soir à voir les informations et les discours de Boumedienne et les premiers films algériens.

Ma mission consiste à donner des soins aux plus petits, je fais du soutien scolaire aux plus grands ; la maman a souvent pitié de ce célibataire et envoie très souvent les enfants m'apporter ma part de repas. Le père décède avant qu’ils soient tous mariés et leurs enfants me connaîtront comme deuxième grand-père Jeddï Meunir, quand ils me recevront, jusqu’a aujourd’hui en 2018, à El Eulma, Annaba,ou Oum el Bouaghi.

Quand un ou deux amis chrétiens passent me voir, nous célébrons l’eucharistie dans mon studio ou chez un couple de coopérants français au quartier voisin.

Je fais équipe avec les deux prêtres de Sétif, tous deux très engagés dans la nouvelle Algérie, l’un enseignant à l’EPM5 l’autre à la zaouia de Guidjel.

L’été 1972 ma famille m’offre une vaillante 4 cv qui me permettra de rejoindre Sétif plus souvent et d’aller célébrer l’Eucharistie avec nos deux sœurs franciscaines de BBA6, deux soirées par mois. Ces sœurs sont très proches des voisines et des femmes qu’elles soignent à l’hôpital et encore plus de leurs collègues infirmières ou artisanes en tissage, broderie et poterie...

En 1975 les EPM ont formé suffisamment d’infirmiers et l’hôpital ne peut pas renouveler le contrat d’un infirmier étranger ce qui me ramène pour 6 années à Constantine à la fac de médecine, gîte et couvert chez les Pères Jésuites. Comme au paramédical, je rejoins les Sétifiens qui étudient dans une de leurs chambres de la cité puis, les week-ends, je les invite chez moi, pour de longues journées d’études, coupées seulement par quelques moments de blagues lorsque l’un ou l’autre s’éclipse pour la prière ... j’ai droit à plus de temps pour la messe dominicale !

Ce qui nous lie encore plus fort que les études, ce sont les stages au chevet des mêmes malades, la souffrance, la mort, et leurs questions au quotidien... Et puis à chaque semaine de congé, 10-12 étudiants, autant de filles que de garçons m’invitent à former avec eux une équipe de volontariat de la révolution agraire. Je fais partie de l’équipe médico-sociale : chaque jour vaccinations et éducation sanitaire dans le bureau du comité de gestion du domaine « autogéré », visites à domicile pour examens et traitements aux malades, éducation sanitaire aux mamans et « cours » des grands-mères aux futurs médecins sur la médecine et la puériculture traditionnelles.

S.R. : Prêtre et médecin, comment avez-vous concilié cela ? L’un n’était- il pas au détriment de l’autre ?

M.M : De 1969 à 1999 cela se concilie très facilement, étudiant ou travaillant dans la santé, je rejoignais les chrétiens pour la messe dominicale et les réunions programmées en week-end à Constantine, Setif ou Alger : de 1972 à 1975 je pouvais même aller célébrer l’Eucharistie à BBA avec nos sœurs franciscaines.

Nommé curé de Setif en 2000 et aumônier des prisons de Setif et BBA c’était beaucoup plus difficile à concilier avec le travail de l’APIMC (association des parents d’infirmes moteurs cérébraux) ; consultations de suivi médico-social, direction pédagogique d’une équipe d’éducatrices et psychologues me retenaient chaque jour de 8h à 18-19h. En plus de la messe dominicale je ne pouvais donc célébrer chez moi que très tard, trop tard pour nos deux paroissiennes, laïques consacrées qui auraient bien voulu deux autres messes en semaine.

S.R. : Que peut-on retenir de votre ministère à Sétif ?

M.M : O seigneur comment reconnaître les bienfaits dont tu m’as comblé ?

Merci de m’avoir poussé à quitter parents, frères et sœurs, tu m’en as donné au centuple en réalisant ce pourquoi l’évêque de Clermont m’a dit son accord le soir de mon ordination : « vous pourrez partir en Algérie  pour construire de la confiance et de la fraternité entre chrétiens et musulmans en vivant le plus proche possible ». C’est aussi souvent après quelques années de collaboration professionnelle que plusieurs amies(e) participent aux réunions du « Ribat essalam » en Algérie et à d’autres groupes semblables en France et ailleurs.

S.R. : Vous êtes maintenant à la maison Saint-Augustin à Alger : comment vous y êtes-vous préparé ?

M.M : A Constantine avec l’aide des frères et sœurs du Bon Pasteur et à Sétif, avec l’aide du Père Théoneste et de quelques voisins et amis.

S.R. : Comment envisagez-vous votre vie à Saint-Augustin ? Vos attentes ?

M.M :  J’étais très heureux de retrouver mon frère Dominique, prêtre de la Mission de France, que je connais depuis les années 60 et les 5 autres résidents, Père Jean, Père Albert, Soeur Rose-Marie, Adra et Rosy, et de faire connaissance avec les auxiliaires de vie, deux hommes et trois femmes, tellement attentifs aux soins et aux besoins de chacun.

Quelques mois plus tard nous avons souffert tous ensemble l’accident de Dominique (col du fémur) puis son hospitalisation en réanimation respiratoire et sa mort le 17 septembre.

Mais ce départ nous l’avons vécu aussi avec son espérance, lors de la messe des funérailles à la Maison diocésaine où ses amis algériens étaient très nombreux et où le Père Jean Toussaint nous a lu cette conviction de Dominique :

« J’ai dans ma vie, un axe : ma confiance en « l’Esprit de Dieu, l’Amour de Dieu qui vit en nous, convaincu que Dieu nous aime tous, musulmans et chrétiens. Les incompréhensions qui subsistent renvoient au mystère de Dieu (mystère que les musulmans acceptent mieux que nous), mais la communion de tous les hommes est en devenir, en attendant le jour de la résurrection finale. »

L’épreuve et l’espérance vécues ensemble aident notre communauté de Saint Augustin à reprendre la vie quotidienne encore plus unis

Étant l’un des plus jeunes et des moins handicapés des résidents, je peux encore rendre quelque service et faire quelques courses.

Je constate que chacun de nous oublie ses souffrances et ses difficultés quand il reçoit la visite ou une lettre d’un ami. Alors j’attends des lecteurs qui connaissent l’un d’entre nous, qu’ils n’hésitent pas à lui écrire, ou à venir prendre un thé à 16h30 – après avoir téléphoné à notre directeur, Mr Larbi, pour ne pas venir tous ensemble !

S.R. : Quels conseils aux prêtres encore jeunes ou à ceux qui avancent en âge ?

M.M : Je ne saurais donner de meilleur conseil que celui que je relis chaque matin, conseil donné par Soeur Odette Prévost (1932-1995)

« Vis le jour d’aujourd’hui, Dieu te le donne, il est à toi.

Vis-le en Lui, le jour de demain est à Dieu, il ne t’appartient pas,

Ne porte pas sur demain le souci d’aujourd’hui.

Demain est à Dieu, remets-le-lui.

Le moment présent est une frêle passerelle.

Si tu la charges des regrets d’hier et de l’inquiétude du demain,

la passerelle cède et tu perds pied.

Le passé ? Dieu le pardonne

L’avenir, Dieu le donne.

Vis le jour d’aujourd’hui en communion avec Lui.

Et s’il y a de l’inquiétude pour un être aimé, regarde-le dans la lumière du Christ Ressuscité. »

 

S.R. : Votre dernier mot ?

M.M : Il y en a deux : confiance et fraternité.

 

Propos recueillis
par Didier Lucas et Sœur Rosalie Sanon, SAB

 


1 Jeunesse Étudiante Chrétienne
2 https://missiondefrance.fr
3 leprado.org
4 Certificat d’Étude Primaire
5 École Paramédicale
6 Bordj Bou Arreridj