Pax & Concordia : témoins

Témoignage de Damien pour la SSI

Témoins
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Il s’agit de donner un petit écho de ce que je vis en Algérie depuis 12 ans, et même un peu avant, pour faire comprendre pourquoi je suis plutôt partant pour continuer cette aventure.
regardsPour résumer comment je suis arrivé en Algérie, je peux dire que mes premiers contacts avec des Maghrébins en France m’ont fait sentir comme une promesse d’unité possible entre nous. Puis un groupe de copains jésuites a entretenu en moi ce désir de dialoguer avec des musulmans. Enfin, un petit stage à Alger, suivi d’une retraite de 30 jours, m’a fait percevoir ici une foule qui était comme des brebis sans berger, et mes supérieurs ont reconnu que c’était là un appel de Dieu.

15112017 damien 03.pngJe suis arrivé fin septembre 2005, à Constantine. Tout n’a pas été facile, et l’une des choses les plus difficiles était la saleté. Pourtant, j’ai tout de suite aimé Constantine, et senti que nous y avions des amis. Et puis petit à petit j’ai eu d’autres amis, qui ont reconnu aussi que j’avais des frères et une communauté. J’ai eu la chance aussi que l’apprentissage du dialectal soit ma mission principale pendant la première année, avec un réseau bien organisé de profs particuliers, et j’ai très vite aimé cette langue, son côté très concret ; par contre, après un peu plus d’un an, je me suis mis à l’arabe littéraire, et là, je n’ai pas aimé, j’ai eu l’impression d’une langue morte, si bien qu’au bout de 11 ans je n’ai pas encore le niveau de 2ème année primaire ! Mais je ne désespère pas ! La lecture en groupe de la presse arabophone est une activité qui m’a aidé à ne pas lâcher, parce que c’est vivant. Une chose qui m’a aidé dès le départ, c’est d’admettre que la vie quotidienne prend du temps ici, et que cela fait partie de la mission : faire la queue, faire le marché, attendre un artisan, bricoler sur du vieux matériel ou même sur un truc neuf qui ne marche pas, saluer les voisins ou d’autres personnes dans la rue. Et en même temps, il ne s’agit pas de perdre son temps ! À une époque, je disais que mon métier principal était d’attendre des rendez-vous qui ne venaient pas ! Et si je n’avais pas accepté de faire cela, je n’aurais pas honoré ma mission d’accompagnateur de nouveaux chrétiens. Cependant, dans nos institutions, le meilleur service que nous ayons à rendre, c’est de respecter les horaires et de faire en sorte que les choses fonctionnent : c’est cela qui est apprécié et reposant, rassurant. Tout en ayant le désir de me faire proche, je pense que l’un des grands services que nous rendons au peuple algérien, c’est d’être – et de rester – des étrangers qu’ils peuvent rencontrer, car ils ont besoin de cette respiration pour lutter contre le sentiment d’enfermement.

Finalement, le plus simple, le bonheur quotidien, c’est de sentir qu’il y a des gens qui sont heureux que je sois là, et qui trouvent des occasions de faire sentir leur reconnaissance ; il y en a aussi qui n’en sont pas heureux, mais j’oublie vite cela. Mes plus grandes difficultés ont été dans la vie interne de l’Église…
Marie, Notre Dame d’Afrique, se tient à l’horizon de ma vie de prêtre ici. Elle a dit oui parce que l’appel venait de Dieu, et cela lui suffisait. Puis elle a eu besoin de visiter une cousine, et de recevoir d’elle un signe très discret, pour que son action de grâce se libère et s’élargisse. Ensuite, les épreuves et les incompréhensions ne lui auront pas manquées, mais elle est présente jusqu’au bout, jusqu’au pied de la croix, sûre que Dieu est fidèle à sa promesse. En ce sens, par son exemple, et sa présence, elle me soutient.

Je termine par deux versets du Magnificat, qui pour moi pourraient bien résumer la vocation de l’Eglise qui est en Algérie : en effet, j’ai souvent le sentiment que nous sommes dans un océan de bonté, et que si nous imaginons que, comme chrétiens, nous sommes meilleurs que les autres, ou que nous devrions l’être, alors c’est un grand piège ! Notre seule vocation possible, c’est celle de témoigner de l’humilité, et étant témoins des grandes œuvres et de la bonté de Dieu dans les autres, et aussi en nous mais souvent par les autres :
« Il s’est penché sur son humble servante ;
désormais tous les âges me diront bienheureuse.
Le Puissant fit pour moi des merveilles (ou de grandes choses) ;
Saint est son Nom. »
P. Damien
tiré de « Rencontre » octobre 2017