Pax & Concordia : société

Eucharistie du cœur

Société
Typography

« Quand les circonstances, même, empêcheraient de célébrer la messe, » écrit en février dernier Mgr Nicolas Lhernould, un texte pour éclairer notre quotidien au milieu du jeûne eucharistique vécu par de nombreux catholiques et nous préparer à l'après...

Jésus a commencé par écouter, pendant trente ans, avant de commencer à prêcher. A son exemple, il faut nous mettre à l'écoute de la Parole, longuement, avant de l'annoncer, parfois par des mots, toujours par notre vie ; mais aussi à l'écoute de l'autre, que cette Parole veut rejoindre: de sa langue, de sa culture, de sa recherche de Dieu... Écouter dans la prière comment et combien Dieu aime l'autre vers lequel il m'envoie. Et ainsi, faire déjà beaucoup de bien à l'autre par la prière, ce lieu où mystérieusement, en le portant dans mon cœur et mes pensées, je peux déjà l'aider à s'approcher de Dieu en m'en approchant moi-même.

On ne sait presque rien sur la manière dont Jésus a "écouté" à Nazareth. On ne peut que l'entrevoir derrière sa façon de parler, lors de sa vie publique. On peut aussi imaginer qu'à l'exemple de Marie, sa mère, il passa de longs moments à méditer dans son cœur tous les événements, à les y garder, les y recueillir, non pour lui-même, mais pour déjà les offrir à son Père, les préparer à la rencontre avec lui. Eucharistie du cœur avant la première messe que Jésus célébrera le soir du Jeudi Saint.

 A l'image de Jésus, garder au cœur visages, événements, sans négliger les plus insignifiants au premier regard ; y déceler, y reconnaître la lumière de Dieu, présent, silencieux, caché. Offrir cela dans le secret, sur l'autel intime du cœur, en rendant grâce à Dieu pour l'autre tel qu'il est, pour sa beauté qu'il tient de lui, en invoquant sur lui toute la bonté de Dieu. Ainsi, préparer la rencontre, comme on pétrit une pâte qui lèvera plus tard et deviendra du pain. Mais aussi, déjà, la vivre au plus intime qui soit, là où le regard trouve sa joie à contempler l'autre au meilleur de lui-même, tel que Dieu le regarde et l'aime à chaque instant.

L'eucharistie du cœur prépare, et en même temps prolonge, celle où Jésus se donne sur l'autel de la messe. Dans la mesure où l'offrande de la messe embrasse le poids d'amour contemplé dans la vie, recueilli dans la prière, célébré dans le cœur et porté à l'autel. Dans la mesure aussi où la messe s'étire et se prolonge en action de grâce, en rencontre, en partage, en un mot, en amour et en vie.

 Exercer, sur cet autel du cœur, notre responsabilité de collaborer à la mission de Jésus, de présenter au Père toute l'humanité. Dans un geste d'offrande, et dans la certitude que ce travail intérieur, comme celui d'une mère sur le point d'enfanter, transforme, irrigue et illumine le monde, d'une manière que Dieu connaît, selon les voies que lui seul sait. La prière associe toute l'humanité, ainsi présentée sur l'autel du cœur, portée dans le silence vers la rencontre avec la source de toute vie, au mystère de la rédemption, qui rejoint tous les êtres humains, créés par Dieu lui-même à son image et à sa ressemblance. Nul besoin que l'autre soit conscient ni même consentant. Rien pourtant en cela ne force sa liberté. Gratuité d'un amour qui embrasse l'autre comme un frère, en l'associant au mystère dans la foi, dans le secret et le respect de la prière, sans jamais prétendre ni même tenter de le posséder d'aucune manière.

Quand bien même nous n'aurions plus rien à faire, quand auraient disparu toutes les œuvres extérieures d'un bel apostolat, quand les circonstances, même, empêcheraient de célébrer la messe, rien ne pourrait faire disparaître cette opportunité quotidiennement à notre portée d'offrir tout l'homme au Père sur l'autel de nos cœurs. L'homme concret, rencontré, regardé, touché, nourri, guéri, écouté ; l'homme servi et aimé, en commençant par le plus petit, auquel Jésus lui-même a voulu s'identifier. Car ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, dit-il dans l'évangile, c'est à moi que vous l'avez fait.

Quelle charité plus grande, au-delà de tous les secours nécessaires que l'on peut apporter à quelqu’un, que de l'accompagner un peu plus encore au seuil de la rencontre avec celui qui seul est bon, en l'introduisant par le labeur de la prière, dans le lumineux mouvement du mystère de la rédemption ? Souvent - et même toujours - on se rendra compte en deçà du visible qu'en réalité, c'est Dieu qui est à l’œuvre en tout cela, et que derrière les traits de ceux et celles que nous lui présentons, c'est lui qui vient à nous et qui, sans cesse, se donne.


+ Nicolas Lhernould
Evêque de Constantine
Février 2020.