Pax & Concordia : société

Confinement témoignages : «L’imprévu, la réalité, l’angoisse »

Société
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Frère Jan Heuft pb

En rentrant dans la nouvelle année 2020 nous avons pris adieu de l’idyllique crèche de la naissance de Jésus et du beau sapin représentant la verdure de la vie. Certains parmi nous, ont replanté ce bel arbre dans leur jardin apportant ainsi une réponse positive aux soucis écologiques de notre temps. Par contre certains jeunes ont allumé, avec ces arbres, des feux énormes ce qui a dégénéré dans des combats avec la police locale et la destruction des biens publics de leurs quartiers. Les beaux chants de Noël et la crèche furent vite oubliés. Les combats quotidiens reprirent leurs courbes montantes de revendications. Les gilets de toutes les couleurs, eurent juste le temps de faire un passage dans les machines à laver ! Dans d’autres coins du monde, des guerres atroces reprirent, produisant ainsi leurs indéterminables cortèges de migrants et réfugiés. Les vendeurs d’armes et de la drogue, les passeurs et les responsables de la traite humaine continuent ainsi à se frotter les mains d’avoir rempli leurs poches avec de l’argent vite gagné ! Des milliers de ces malheureux, mais aussi courageux, migrants et réfugiés, femmes, hommes et enfants arrivèrent également en Algérie. Un grand nombre parmi eux, ne pouvant entrer dans aucun cadre légal, les autorités s’appliquèrent à les reconduire à la frontière par convois accompagnés des forces de l’ordre. Cela a provoqué, évidemment, d’autres drames ici et à l’autre côté de la frontière. Du coup, les différentes organisations de droits de l’homme ou humanitaires se sont senties désappointées et dans une situation délicate par rapport aux autorités, mais aussi par rapport à celles et ceux qui détenaient un titre de réfugié ou demandeur d’asile. Il y avait également des familles dont un membre fut déporté.

Mais revenons à ce pays que nous aimons tant ! Ces dernières années beaucoup de pays arabes ont vécu des révolutions aboutissant à des chamboulements politiques importants. L’Algérie, pour sa part n’est pas restée en rade. Bien que, se lançant plus tard que ses pays frères, elle a réussi une mue politique remarquable et surtout pacifique malgré les enjeux importants. Nous avons été témoins d’une forte volonté de changement de forme de société portée par toutes les couches et tendances de la population d’une manière disciplinée et bien organisée. Les objectifs n’ont peut-être pas encore atteints dans leur totalité, mais le chemin est tracé.

La petite communauté chrétienne vit elle aussi au rythme de transformations profondes de son temps tout en restant à côté et au milieu du peuple algérien. Si avant et après l’indépendance, l’Église locale, à travers ses leaders et un grand nombre de ses membres, avait soutenu le combat pour l’indépendance et le développement, tout en étant au milieu d’une société majoritairement musulmane. Les années noires de 1990 l’ont fortement ébranlée comme d’ ailleurs la société algérienne elle-même. Quelque part on pourrait dire que ces années terribles ont approfondi la foi en Dieu dans les deux communautés. C’est pourquoi, aujourd’hui l’Église reste fidèle à cette option de vie fraternelle entre les croyants des deux religions. La cérémonie de la béatification des 19 martyrs à Oran du 8 décembre l’an dernier en fut une parfaite illustration. La présence d’un grand nombre de musulmans et les parents de Mohamed, ami et chauffeur de Pierre Claverie, assassinés ensembles soulignait bien notre foi en un Dieu unique. Mais il est vrai aussi que l’expérience douloureuse vécue dans notre chair d’un islam fondamentaliste et violent en Algérie et ailleurs, a marqué les esprits aussi bien des générations musulmanes que chrétiennes, mais les voies de dialogue, de la recherche de la place de Dieu dans nos vies sont sans cesse à chercher. Des beaux exemples de retrouvailles entre croyants de nos deux religions sont nombreux. D’ailleurs nous n’avons qu’à méditer la vie de nos martyrs et les relations d’amitiés qu’ils avaient avec ceux qui les entouraient.

Il est important de dire aussi que pour les jeunes musulmans et chrétiens d’aujourd’hui qui n’ont pas connu ces temps de lutte pour l’indépendance, pour le développement et la place de la religion, pour eux la situation est bien différente. Ils ne connaissent de ce qui s’est passé avant et surtout pendant des années noires que par des « ouï-dire » et des écrits. Ils pensent et agissent par conséquent autrement de la génération précédente dont moi - aussi je fais partie. C’est dans ce sens que l’arrivée des nouveaux dirigeants dans le pays ainsi la dernière nomination d’un nouvel évêque à Constantine et l’arrivée des nouveaux chrétiens, laïcs ou religieux, apportent une nouvelle dynamique et rajeunissement non négligeables au pays et à la vie de l’Église. Durant ce mois de février nous avons vécus deux belles cérémonies, l’une fut l’ordination du nouvel évêque dans la cathédrale de Tunis et l’autre son installation dans la magnifique basilique de St. Augustin à Annaba. La présence d’une délégation des autorités civiles et religieuses du pays marquèrent bien les liens d’amitiés envers l’Église et l’importance de la rencontre entre les croyants de l’Islam et du Christianisme.

Mais voilà, hélas, que nous venons tous de vivre l’imprévu, la réalité de la faiblesse humaine ce qui nous remplit d’une certaine angoisse. Notre quotidien, et même l’ordre mondial, viennentVirus Covid-19 d’être chamboulés par l’arrivée d’un virulent virus venu de Chine, mettant tout en cause, y compris notre vie. Jamais nous n’aurions pu nous imaginer une telle catastrophe. A l’heure actuelle nous sommes des millions à être confinés dans nos habitations (certaines des habitations de fortunes) afin de ne pas être contaminés et de rester en vie ! Certains pays ont même décrété le couvre-feu comme aux temps de guerre. Personne ne pourrait nous dire quand cela prendra fin. L’image de l’arche de Noé me vient soudain à l’esprit où le monde entier périt par la montée des eaux et que seul ceux qui étaient à l’intérieur, furent sauvés.

Cet évènement nous fait rappeler, que malgré toutes nos performances techniques de vie moderne, nous ne sommes que, « tout petit » dans cet immense univers et encore plus dans « la main de Dieu ». C’est pour cela prion et restons confiant qu’un jour viendra où que nous pourrions, comme Noé, de nouveau ouvrir nos portes et nos fenêtres pour aller à la découverte et la rencontre de l’autre pour construire un monde meilleur et plus équitable pour tous.


Avec toutes mes amitiés et souhaits de bon courage,

Alger, le 28 mars 2020
Frère Jan Heuft pb