Pax & Concordia : société

Badia Boufama: faire entendre la voix des autistes

Société
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Badia Boufama est mère de trois enfants dont Lokmane qui boucle cette année ses vingt-deux ans. Lokmane est autiste, mais ce diagnostic a mis du temps à être porté. Démunie face à ce trouble, elle engage avec d’autres parents une bataille qui aboutit à la création à Constantine de l’association WAFA.

Badia a bien remarqué quelques troubles chez son fils, mais il lui a fallu quelques années et un véritable parcours du combattant pour enfin, mettre un qualificatif sur des comportements déséquilibrés et une conscience altérée. Une fois cette étape franchie, sa première action est de se rapprocher de parents vivant la même situation qu’elle.n seuls face à la détresse de leurs enfants, avec l’impression de se battre contre des moulins à vent. Ce chemin de croix ne l’a pas affaibli, bien au contraire. Badia Boufama s’est forgé un caractère bien trempé : patience, énergie et compréhension deviennent ses maitres mots et au-delà, sa pratique au quotidien.

 La rencontre d’un pédopsychiatre au CHU de Constantine leur a finalement été salutaire. C’est l’accompagnement et les conseils de ce spécialiste qui ont redonné espoir au groupe de parents.

 En 2004 elle crée avec ses amis l’association WAFA pour faire face aux nombreux obstacles rencontrés, et pour réclamer une place et un espace pour ces enfants exclus de la société et ”interdits” des écoles publiques. Les structures existantes, que ce soit, celles relevant du secteur de la Solidarité ou de la Santé ne répondaient pas aux besoins de ces enfants, ni aux attentes de leurs parents. En effet, ni prise en charge, ni orientation, encore moins de soutien ou de compassion pour ces autistes, trisomiques 21 et déficients mentaux, déjà stigmatisés et montrés du doigt, ne sont proposés.

 L’aboutissement à la création de l’association et de son espace d’accueil n’ont pas été une sinécure, loin de là. Les locations successives d’un local se sont révélées budgétivores, engloutissant les cotisations des membres et bénévoles et les dons des bienfaiteurs. Un long calvaire…

Un local pour WAFA

Qui a dit que la persévérance ne payait pas ? Grâce aux efforts consentis et à l’abnégation de ses membres, l’association WAFA a bénéficié en 2016, d’un local, une ancienne école primaire vide et fermée depuis 2011. La direction de l’action sociale (DAS), lui a affecté l'école Brahim Bensehamdi située à la rue Roumanie, pas loin de la gare ferroviaire de Constantine. Les membres de l’association WAFA décident alors de garder le nom de l’école pour leur centre psychopédagogique, qui reçoit aujourd’hui 160 enfants, dont 40 adultes, une majorité relève de l’autisme.

 Il faut dire que WAFA est la première association de ce type créée au niveau national. Elle s’est renforcée grâce aux nombreux projets montés et réalisés et aux multiples partenariats dont un financé par l’Union Européenne. Cette évolution est due également à la combativité de ses membres, en majorité parents, et amis des enfants handicapés sans oublier les bénévoles.

L’affectation de l’école était assortie de conditions, en premier, celle de prendre en charge tous les enfants inscrits sur les listes d’attente des centres étatiques. Ceci n’a pas effrayé Badia Boufama et ses amis, car soulager les parents, les aider, et faire évoluer l’enfant autiste, ne constitue pas une obligation ni une contrainte mais un devoir et au-delà, un autre défi à relever.

Preuve en est qu’aujourd’hui, tous ces projets qui foisonnent dont certains ont bien avancé et d’autres en maturation. Par exemple la création de nouvelles classes (en plus des huit déjà existantes) dans un espace appartenant à l’école : des classes destinées à la prise en charge individuelle, à la psychomotricité, dont une a la musicothérapie...et qui seront fonctionnelles en principe dès le mois de juin 2019.

Par ailleurs, pour Badia Boufama, la prise en charge des déficients mentaux adultes est une question qui lui tient à cœur. C’est une bataille, pas encore gagnée, mais qu’elle mène avec ténacité et lucidité. C’est dans ce sens qu’elle s’est engagée pour la création d’un CAT, centre d’aide par le travail et qu’elle a signé une convention avec un centre de formation professionnel pour deux disciplines, l’informatique et la pâtisserie. D’autres spécialités vont voir le jour pour répondre aux attentes et penchants de ces adultes fragiles, pour qu’ils aient un métier, une sorte de passeport leur facilitant un tant soit peu la vie.

Enfin l’autre cheval de bataille reste la formation pour laquelle elle a déployé des trésors d'énergie afin de permettre une sensibilisation accrue, un diagnostic précoce et une meilleure prise en charge de l’enfant handicapé loin de tout rejet, préjugé et exclusion sociale.

H. Skander
Extrait de la revue Hayat N°238


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