Paroles libérées et esthétique urbaine se sont affichées sur les murs d’Alger

Société
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Mars et avril 2019

À la suite de plusieurs semaines de manifestations pour le départ du système politique en place en Algérie, les étudiants, et spécialement ceux des Beaux-Arts se sont lancés dans le « street art » pour exprimer rêves et aspirations citoyennes. Le Samedi 30 mars, nous avons vu arriver rue Hamadachi Mohand Idir1 une cinquantaine d’artistes répondant à un « post » publié dans Facebook par des étudiants de l’école des Beaux-Arts d’Alger : ce « post » annonçait qu’un « Freedom wall » était programmé à cette adresse. En fait, il n’y avait pas que des étudiants des Beaux-Arts, mais aussi des poètes, des personnes ayant un message à transmettre. Les murs bruts et laids de cette rue piétonne en escalier ont ainsi été recouverts de peintures, de dessins, de dazibaos, de tags qui ont exprimé la richesse du mouvement de protestation lancé par la jeunesse de ce pays depuis le 22 février. Les messages sont à la fois politiques, culturels, historiques, et patriotiques. Il y a des références à 19622, au territoire national, aux figures de la reine Kahina3, ou de Frida Kalho, des références à des poètes tels que Paul Eluard « Liberté, j’écris ton nom » et beaucoup d’autres, bien sûr. Si le drapeau national est omni présent, l’inspiration traverse les frontières et emprunte au monde entier, la Californie pour les « murals », la Chine pour les Dazibaos, l’Europe pour les slogans et caricatures des manifs de mai 68. Dans ce mouvement populaire, à côté de la dimension politique, il y a bien une révolution culturelle qui se joue actuellement et qui s’affiche. Après des décennies de mutisme imposé, le peuple a pris la parole et s’est ressaisi en retrouvant le chemin d’une esthétique urbaine. Le « Freedom wall » fait reculer le laisser-aller de rues sales, pas nettoyées de leurs déchets. À la fin des manifestations du vendredi des manifestants ramassent les déchets pour laisser les rues propres. Le « Hirak4 » veut embellir la vie et la ville.

Cette fierté et cette liberté retrouvées ont fait de cette rue qui n’était qu’un escalier pénible à monter, une galerie où il fait bon rêver. Monter les marches donne maintenant l'occasion de faire un lent travelling personnel sur les peintures. Les marches de cet escalier deviennent aussi des gradins où pour un moment quelques jeunes viennent s’asseoir pour parler, et goûter le décor d’une rue que l’on s’approprie, et qui inspire. Un mois après, nous constatons que les fresques peintes le premier jour ont été annotées par des graffitis, complétées par des commentaires. Ce « street art » vit, et il n’y a pas besoin d’être un artiste pour y imprimer ses pensées et aspirations. Des groupes composés uniquement de filles peuvent ainsi s’asseoir sur les marches et rester immobiles ; elles ne sont pas inquiétées. Des changements culturels sont sensibles, et le « Hirak », très majoritairement masculin le 22 février est devenu beaucoup plus mixte avec le temps. La marche du vendredi 8 mars a cumulé la célébration de la journée de la femme avec la marche pour l’avènement d’une deuxième république. Depuis, les marches du vendredi sont non seulement mixtes, mais familiales.

Parmi les artistes de ce « Freedom wall», plusieurs avaient fréquenté le CCU5 et connaissaient ainsi des membres de la communauté jésuite. Deux autres, MOHIC et Oussama après avoir passé trois jours proches de notre maison à faire une première fresque, nous leur avons demandé s’ils pouvaient faire une autre fresque de grande dimension sur notre mur. Ils ont accepté avec émerveillement, parce que nous étions des étrangers. D’un autre côté, une étudiante en pharmacie fréquentant le CCU, Narimène, artiste aquarelliste, ayant déjà publié des carnets de voyage s’est engagée à illustrer l’un des murs de la maison des jésuites avec un portrait de Frida KALHO, peintre mexicaine féministe. MOHIC et Oussama ont choisi de peindre sur notre mur d’une vingtaine de mètres de long, une fresque intitulée « Another Beginning ». La communauté jésuite a été très heureuse de voir sa maison choisie comme extension du « Freedom wall ». Les institutions pour les jeunes animées par les jésuites sur Alger ou Bouzareah ont en effet comme projet éducatif et culturel d’être des lieux de paroles, des lieux intergénérationnels et interculturels au service d'un vivre ensemble. Voir la rue, notre rue, les murs de notre maison jouer un rôle d'agora, de lieu de parole nous a réjouis. Pour célébrer cette joie et cette espérance qui suintent désormais des murs, et qui s’affichent publiquement avec force, nous avons invité quelques amis proches, le samedi 20 avril, à un vernissage de ces œuvres qui expriment la liberté et le mouvement. Passer quotidiennement devant le « Freedom wall» est pour nous une source de joie et d’espérance dans cette jeunesse qui a été privée d’expression publique pendant tant d’années. Nous remercions du fond du cœur ces artistes et poètes connus ou anonymes de créer du beau et du sens et de nous aider à rêver avec eux sur un avenir à construire ensemble.

Alger, le 27 avril 2019
Lucien DESCOFFRES

 

Quatre signatures d’artistes apposés sur les murs de notre maison
MOHIC, Oussama, Narimène MEZCHICHE, Family Z.G.R.
Cyber-album des photos du Freedom wall à consulter en ligne à l’adresse : http://img.gg/0K9ikEX
Cyber-album des photos du vernissage à consulter en ligne à l’adresse : http://img.gg/C9DUzxS

  Le « Freedom wall » de la rue Hamadachi Mohand Idir en cours de création le 30 mars 2019


  1. C’est la rue où habitent 5 jésuites d’Alger. Plusieurs autres rues du centre-ville ont aussi été choisies comme « Voix du peuple » ou « Mur de la liberté »
  2. C’est l’année de la fin de la guerre de libération qui a donné naissance à la fondation de l’Etat, et de la première république algérienne
  3. Reine guerrière ; figure importante pour la population berbère de l’Algérie
  4. Nom du mouvement populaire qui anime l’Algérie depuis février 2019
  5. Centre Culturel Universitaire, bibliothèque universitaire au service des étudiants et de leur développement personnel et culturel depuis plus de 50 ans. Cette œuvre a été créée et dirigée par les jésuites depuis l’indépendance du pays. Elle est un lieu de grand contact avec la société algérienne, et spécialement la jeunesse.