Pax & Concordia : société

Chantier de restauration de relations à Tlemcen

Société
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Ils sont trois comme les fameux mousquetaires : Amine le sociologue à qui rien n’est impossible, Naïm le coeur grand comme ses rêves d’entrepreneur et Djamel licencié en littérature française, un visage doux comme une colombe, réunis pour réaliser leur rêve d’un pays, d’une société où l’on est libre d’entreprendre. Un rêve qu’ils ont démarré et aujourd’hui ils sont plus de cinquante jeunes chaque jour, filles et garçons provenant de Tlemcen mais pas seulement, pour avancer dans ce rêve d’un pays plus beau, plus joyeux.

 Amine et des bénevoles« Nous avons commencé par repeindre un mur dans une école avec les enfants, ce fut une très belle expérience avec les enfants et l’encouragement reçu nous a boostés pour tenter une nouvelle expérience », explique Djamel.

 El Medres est un très vieux quartier délaissé de Tlemcen, il n’a pas très bonne réputation : drogue, vols, délinquance, mauvaise fréquentation y font bon ménage, on déconseille de s’y aventurer. Pourtant c’est encore un quartier des plus emblématiques de Tlemcen, plusieurs civilisations y sont passées les Almoravides et les Zianides y ont laissé leurs traces.

«  De mon côté je voulais restaurer avant tout des relations, explique Amin, avec le quartier et le reste de la population c’était la première restauration à faire » « En voyant l’état des lieux, raconte Djamel, nous voulions commencer à repeindre les murs des petites rues, reboucher les trous, mais sans argent pour acheter de la peinture et du ciment comment faire ? , nous avons mis en commun chacun quelque chose mais avec 10 000 DA on ne va pas loin ». Habitués des réseaux sociaux ils font appel aux dons sur internet et en une semaine plus de 20 000 messages arrivent, « on ne savait plus où donner de la tête, on nous propose du matériel, de la peinture, du ciment, de la chaux, des pinceaux, des blouses, etc.… » La loi de l’attraction fera le reste et depuisDjamel plus d’un mois ils sont rejoints par des dizaines de jeunes qui viennent chaque jour pour les aider. Chacun met sa blouse blanche, des gants, un masque et en avant garçons et filles. « Au début on ne savait rien faire de ce genre de travail, on ne faisait pas les bons mélanges sable, ciment, etc. ça ne tenait pas. Certains en profitaient pour nous décourager, ‘vous n’y arriverez jamais’, des bâtons dans les roues, ils connaissent ! « Nous avons fait appel à des connaisseurs, des maçons sont venus nous donner des conseils et nous apprenions au fur et à mesure . » Un voisin bricoleur, ancien professeur, est ravi de voir ces jeunes à l’œuvre et donne aussi quelques conseils. Un archéologue spécialiste du quartier se joint à eux « je rentrais chez moi chaque jour après avoir cherché du travail, sans résultat, alors plutôt que de rester à la maison je suis venu donner un coup de main et en plus je suis un spécialiste de ce quartier. » Des architectes viennent petit à petit et donnent le plan du quartier permettant la vue d’ensemble.

NaïmLes résidents du quartier, très méfiants au début, changent : « Les gens croyaient que l’on faisait cela pour de l’argent, que la wilaya ou l’APC nous avaient donné de l’argent ; il a fallu leur prouver que ce n’était pas le cas, surtout après le passage du Wali alerté par les réseaux sociaux, qui est venu avec ses conseillers visiter les lieux qu’il ne connaissait pas : les jeunes du quartier en ont profité pour faire quelques revendications. En fait nous avons demandé de l’aide à l’APC et à la Wilaya sans rien obtenir et quand ils ont voulu nous aider nous leur avons dit que nous n’avions plus besoin de leur aide. En cette période que traverse l’Algérie les autorités sont sur le qui-vive. »

La gestion des jeunes du quartier n’est pas toujours facile : « il y a de la jalousie, toutes ces jeunes filles avec ces garçons posent question, alors un jour nous leur avons proposé de peindre un grand mur derrière la place des Martyrs à l’entrée du quartier, ils ont fait appel à un artiste du quartier et en 3 jours le mur fut coloré à la grande joie des habitants. » Maintenant les jeunes du quartier sont insérés dans le projet, l’espoir renaît, la confiance s’installe petit à petit, non sans accrocs qu’il faut gérer au jour le jour.

 Question études et travail comment faites-vous ? «  Nous trois avons laissé notre travail depuis 20 jours, et ce sont nos familles qui nous aident, » Djamel continue de donner des cours de français et de guitare mais pris par le chantier et n’étant pas toujours à l’heure, il perd quelques élèves. Amine a lui aussi laissé son travail « pour moi ce projet est bien plus important que tout, nous construisons la fraternité humaine ici dans notre pays, c’est pour cela que je veux vivre ».

Les habitants du quartier sont contents que l’image de leur quartier change, il reste beaucoup à faire mais c’est un processus en marcheDes bénevoles en chantier El Medres quartier de Tlemcen « les jeunes du quartier veulent repeindre les façades de toute une rue en blanc  afin de montrer qu’en Algérie nous sommes dans une nouvelle étape, nous sommes sur une page blanche et nous devons l’écrire. » « Nous avons établi des relations vraies avec les nombreux enfants du quartier et nous leur montrons le chemin, ils nous suivent. »

L’ambiance est chaleureuse et à mon passage les sourires sont sur toutes les lèvres, ça respire le bonheur, filles et garçons vont et viennent qui sur une échelle, qui sur un escabeau maniant le pinceau, la truelle pour reboucher les trous. Et les études alors, comment faites-vous ? « vous savez avec la situation du pays les cours ont ralenti - me dit cette jeune étudiante en droit - alors dès que je peux je viens.

Intrigué par le grand nombre de jeunes filles à la tâche je demande une explication à mon interlocuteur : « Les filles ici se sentent en sécurité, elles viennent très volontiers, mues par ce désir d’écrire l’histoire, laisser une trace et puis nous sommes devenus une famille y compris avec les jeunes du quartier. J’ai compris qu’il ne faut jamais juger, explique Djamel, ces jeunes-là sont formidables, s’ils sont tombés dans la drogue ce n’est pas toujours de leur faute. » «Attention à votre sac à dos il n’est pas bien fermé » me dit l’un d’entre eux. Ils sont magnifiques, géniaux il ne faut pas les juger, "Les familles du quartier nous apportent de quoi manger chaque jour." La confiance est là. Les jeunes étudiants de l’université Panafricaine de Tlemcen participe de temps en temps « quand ils viennent ils sont une trentaine et le travail avance encore plus rapidement c’est une très belle occasion de mieux se connaître entre cultures différentes. »

Chaque action est filmée et mise en ligne sur Facebook, et aujourd’hui il y a plus de 130 000 vues sur le site.

« Notre prochaine étape : nous prévoyons de la décoration florale pour le Ramadan, des fleurs suspendues sur les murs mais surtout nous voudrions que ce quartier soit reconnu par l’Unesco comme patrimoine mondial, nous y travaillons ! »

Voir des images après restauration de El Medres quartier de Tlemcen

 Elias Duric