Pax & Concordia : société

Ça bouge en Algérie : témoignage

Société
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Vivant en Algérie depuis toujours et en relation avec des étudiants et de jeunes diplômés de milieux sociaux divers, grâce à mon implication depuis 20 ans dans une association d’aide à l’insertion des jeunes diplômés de l’université, je me désolais de l’indifférence apparente de ces jeunes au fait politique : ils ne votaient pas, n’étaient même pas inscrits sur les listes électorales, exprimaient une méfiance presque généralisée à l’égard de ceux qui faisaient de la politique et considéraient comme répugnante l’idée d’en faire. Même si quelques uns s’impliquaient dans des actions locales de bienfaisance, de promotion d’activités écologiques ou de revendications culturelles, cela me semblait un apolitisme inquiétant, et un dénigrement de droits, comme le droit de vote, considérés comme des acquis importants.

J’avais et beaucoup avec moi, tendance à considérer cette indifférence voire cette hostilité vis-à-vis des formes traditionnelles de l’action politique comme un signe de croissance de l’individualisme, du chacun pour soi, de la part de jeunes guidés par le seul désir de s’en sortir seuls, de s’enrichir au besoin au détriment des autres. Même le désespoir des jeunes harragas, cherchant au péril de leur vie à quitter le pays, trouvait place dans cette analyse. Le regard de la vieille génération sur les jeunes était très critique et désabusée.

Et voilà que ces mêmes jeunes, filles et garçons, de façon inattendue, entrent en action : certains, nombreux, en participant à des marches, mais aussi en se mettant à débattre entre eux et avec les aînés de démocratie, de dignité nationale.

Aussi, sans prendre partie dans ces évènements, j’ai envie de faire part de quelques aspects de ces évènements que je trouve porteurs de valeurs dans la perspective du vivre ensemble.

Premièrement : les gens se parlent et s’écoutent. Des discussions animées mais sans agressivité s’engagent partout. Dans le bus où je suis, deux personnes, une femme âgée et un jeune homme, qui manifestement ne se connaissaient pas, discutent âprement autour des questions de démocratie, de liberté, de dignité, sur lesquelles elles ne sont pas d’accord. Ce qui m’a le plus frappée c’est qu’au moment où la vieille dame s’apprêtait à descendre, tous deux ont ri, manifestement contents de s’être parlés et se sont chaleureusement et respectueusement salués.

Deuxièmement: sentiment des manifestants de redécouvrir la fierté d’être algériens « Aujourd’hui ce pays je n’ai plus envie de le quitter » criait un jeune manifestant. Ils étaient fiers d’être là, nombreux, ensemble, femmes et hommes, jeunes et vieux, en hijab ou tête nue, sans qu’aucun acte de violence ou de dégradation ne soit commis (les jeunes eux-mêmes veillaient en permanence au respect de ces consignes), dans le respect des forces de l’ordre (respect mutuel), le drapeau algérien flottant partout.

Troisièmement : l’humour et la gaieté. Les mots d’ordre des manifestants étaient homogènes, mais l’originalité, l’inventivité et la drôlerie des chants, des slogans et des pancartes en arabe, en français et parfois en anglais, signaient la créativité des jeunes algériens. L’humour me parait être une vertu dans la mesure où il permet de se distancier de son propos, de se moquer de soi, de laisser place au rire et à l’imagination. «  Mal Barré, votre système nuit gravement à la santé » disait une affiche détournant une publicité connue ; « Bébé à bord » affichait dans son dos une manifestante enceinte ; «  talaq » (je te répudie), répété trois fois, ce qui est la formule traditionnelle du divorce par décision unilatérale du mari.

Depuis que j’ai écrit ce premier jet, juste après le 8 mars, les choses ont évolué et continuent de montrer finalement la maturité politique des manifestants. Un fait qui en dit long sur cette vigilance des jeunes : le bruit a couru que, à l’occasion du match de foot opposant deux équipes algéroises, match toujours très chaud et sujet en général à débordements importants, des fauteurs de troubles allaient susciter des désordres graves pouvant donner prétexte aux autorités pour interdire la manifestation prévue le lendemain. Afin d’éviter ce risque les supporteurs ont donné sur les réseaux sociaux le mot d’ordre de déserter le stade, ce qui fut fait. Que des jeunes dont le foot est un des plaisirs essentiels, y renoncent, c’est énorme.

Mais, et je n’y avais pas pensé, une amie m’a fait la remarque que ces jeunes étaient également le fruit de l’éducation de leurs parents. C’est eux qui leur ont transmis ces valeurs de justice, d’égalité, ce désir de paix et cette qualité d’hospitalité particulière à ce pays. Ces jeunes redécouvrent dans la joie et expriment leur adhésion à tout ce qui les a pétri dès leur enfance. C’est pourquoi aussi leurs parents, bien qu’inquiets –eux ont vécu la décennie noire et parfois la guerre d’indépendance- les plus âgés sont fiers de leurs enfants et n’hésitent pas à « marcher » au sens propre et figuré derrière eux. Et ce n’est pas l’apanage des milieux aisés, au contraire ! Des familles des quartiers populaires, des femmes souvent qui d’habitude restent chez elles, sont sorties et ont marché en appui à leurs enfants. Les espoirs de leurs enfants sont les leurs, ce sont ceux de tout un peuple. De fait ces jeunes expriment les attentes de toute humanité.

Aujourd’hui, comme le dit un ami mexicain, l’Algérie qu’il a connu un peu triste, prend des couleurs, au propre et au figuré. Et c’est vrai, cela s’inscrit sur les murs, en dur : dans les multiples passages en escaliers de la ville d’Alger, des jeunes, filles et garçons, ont nettoyé, repeint et maintenant taguent les murs et y dessinent leurs espoirs et y inscrivent leurs désirs dans des textes en arabe et en français. Alors que nous étions en train d’admirer ces œuvres et de déchiffrer ces écrits, un couple avec un jeune enfant, vêtu de façon traditionnelle, s’arrête et spontanément nous dit « c’est beau, ça fait plaisir » et quand on leur demande s’ils sont avec eux nous disent à peu près ceci : « nous on est des gens de la quarantaine, mais eux c’est pour lui- en désignant leur enfant- qu’ils agissent, ils construisent son avenir ».

Marie-France Grangaud