Pax & Concordia : société

Interview Arezki Metref

Société
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« La lecture est pour moi un moment de vérité »

Arezki Metref n’est plus à présenter pour les anciens lecteurs de l’excellent hebdomadaire « Algérie-Actualité » où il officiait chaque semaine en tant que journaliste de la rubrique culturelle pendant quelques années (1986-1990). Celui qui, après 40 ans de journalisme, déclare avec une modestie sincère être gêné d’être de l’autre côté du micro, a quand même accordé à la revue Hayat un entretien où il dévoile ses relations avec l’écriture, le journalisme et la littérature.

Lui qui n’imaginait pas que le journalisme allait le mener « si loin à la fois dans l’évolution intellectuelle, et dans ma vie personnelle puisque j’ai vécu des choses qui ont eu des inflexions importantes dans ma vie à cause de ma profession, qui ne sont pas forcément des choix ».

On dit que le journalisme mène à tout à condition d’en sortir.. Pour Mr Metref, le chemin a bifurqué sur l’engagement dans des causes politiques le menant vers l’exil, puis sur la littérature publiant romans, théâtre et poésie.

Fazia. B

 

Hayat : A quel moment avez-vous commencé à écrire ?

Arezki Metref : De manière générale, les gens qui écrivent disent toujours  « j’ai commencé jeune », ce qui est vrai pour moi. J’ai commencé vers 15 ans à écrire des choses très personnelles. Jamais je n’aurais imaginé que quelqu’un les lirait, tellement elles relevaient du privé. Cela avait commencé au lycée, quand mon professeur de français Mme Tadjer, nous faisant faire des rédactions, a vu que j’inclinais beaucoup vers la littérature à travers mes textes. Elle m’a alors demandé de lui montrer ce que j’écrivais d’autre. Je lui ai communiqué certaines choses et elle m’a demandé la permission de les envoyer à un éditeur. Ça a été édité en France et quand j’ai vu naître un livre à partir de mes petits brouillons, j’ai envisagé autrement l’acte d’écrire. Il est devenu plus sérieux, plus solennel. Je ne pensais pas donner suite à cette expérience car entre-temps, j’ai commencé à faire du journalisme. Or, le journalisme est chronophage, il dévore du temps et de l’énergie. Je ne pensais pas me consacrer à autre chose qu’au journalisme, jusqu’à ce que je parte en France. L’exil a été générateur d’oisiveté à un certain moment, cela m’a permis de redémarrer des projets de livres et de pièces de théâtre qui étaient dans mes cartons.

Quel est votre livre fétiche ?

C’est presque tout ce qu’ont écrit Gabriel Garcia Marquez et Borges. Ce sont deux auteurs que j’ai rencontrés un peu tard dans ma vie, vers la trentaine. Ça a changé ma façon de voir les choses. Je les relis régulièrement. Cela a eu sur moi deux effets contradictoires : en premier survient l’envie d’écrire ; mais cela est suivi en second, par une espèce d’anéantissement de l’acte d’écrire, puisque je me dis que jamais je n’arriverai à écrire comme eux. Il y a un temps de décantation et c’est dans ce temps qu’il faut s’insérer pour écrire.

Quelle place la lecture occupait-elle chez vos parents ?

J’ai eu la chance d’être issu d’une famille d’instituteurs kabyles. Mon père lisait énormément, il écrivait aussi et un de mes oncles était journaliste dans les années 50 avec Henri Alleg dans « Alger Républicain ». Un autre oncle, de même que mon grand-père étaient écrivains. Ma mère était instruite car, elle aussi était fille d’instituteur. J’ai baigné dans un milieu où le livre était toujours là.

J’ai toujours beaucoup lu, surtout à l’adolescence. Sans m’en rendre compte, j’ai dévoré entre 12 et 20 ans l’essentiel de ce qu’il fallait lire, cela m’a servi de base. Puis, quand j’ai rencontré mon professeur de français qui a vu mon inclination pour la littérature, elle m’a orienté vers d’autres lectures.

La lecture est très importante pour moi, elle est un moment de vérité.

Je n’ai jamais abandonné un livre, même s’il ne me plaisait pas. J’ai tendance à aller jusqu’au bout pour lui donner encore une chance. Souvent j’ai raison, car passées les 100 premières pages inintéressantes, à un moment donné l’intérêt se réveille.

Quel thème vous tient particulièrement à cœur ?

Il y en a deux : en premier lieu vient le journalisme qui m’oblige à m’intéresser à presque tout car il est le miroir du quotidien. Ce qui peut retenir l’intérêt du lecteur m’interpelle. En second lieu, je me réfugie dans la littérature, et comme la plupart des gens qui écrivent, une seule chose nous captive, c’est l’enfance. Je tente actuellement d’avoir une autre lecture de ce qu’on a vécu enfant.

Je crois que c’est Mammeri qui disait : « l’écriture est un acte d’élucidation ». C’est rendre lucide ce qu’on a vécu d’une façon magmatique. Cela fait des années que j’essaie de revivre par la mémoire notre enfance, et quand je dis notre, c’est celle de ma génération, celle qui a vécu la guerre dans l’enfance. Tout cela remue dans ma tête et peut aboutir à des choses complètement surprenantes. Il y a des choses que j’ai vécues, ce n’est que maintenant que je les comprends, 40 ans après.

Le thème essentiel est l’enfance et le prolongement de l’enfance.

Pensez-vous qu’un écrivain a un rôle à jouer dans la société ?

Oui, l’écrivain a un rôle d’élucidation. Il doit permettre et aider la société à se voir avec plus de clarté, en essayant de se vivre non seulement comme écrivain mais comme citoyen. Je ne crois pas du tout à l’écrivain dans sa tour d’ivoire ; ça peut exister mais mon vécu personnel a fait que j’ai toujours été dans la mêlée, dans le mouvement avec les autres. La question me parait tellement naturelle, c’est-à-dire d’être là, avec les autres et que l’écriture puisse permettre d’avancer ensemble.

Quelles sont vos sources d’inspiration ?

Il y a des lectures, mais j’aime beaucoup aussi les récits que me font les autres.  J’écoute les gens qui parlent d’eux-mêmes, qui se racontent de petites histoires, et c’est fabuleusement inspirant pour moi. Les citoyens sont ma source d’inspiration. Dans leur vécu, dans la façon dont ils ingèrent ce qu’ils vivent et qu’ils ressortent sous forme de mots et là je découvre que chacun peut devenir un conteur, il faut juste lui donner le temps. Il peut en résulter des romans fabuleux.

La vie d’auteur est pleine de surprises, avez-vous une anecdote amusante à nous raconter ?

Ce qui est surprenant c’est la façon dont les gens vous perçoivent. Je me souviens quand j’étais plus jeune, entre 28-30 ans, j’écrivais dans un grand journal « Algérie Actualités », et je me rappelle avoir rencontré des médecins d’Ain Naadja d’un certain âge surpris de me voir si jeune. Ainsi est l’image qu’on donne à travers ses écrits. Une fois, j’avais rencontré un lecteur qui me connaissait depuis si longtemps à travers mes écrits qu’il avait l’impression de me connaitre personnellement. Il me disait « Arezki Metref est un bon copain ». Je lui ai demandé « tu es sûr ? ». Il me répond « oui absolument, il a écrit ceci et cela » !. Et quand je lui révèle que c’était moi, il me dit que « c’est parce que tu ne te souviens pas de moi ! ». Et ça c’est fabuleux et surprenant. On ne mesure jamais assez l’effet qu’on peut avoir sur les lecteurs et souvent, ce qu’on écrit nous dépasse.

Les lecteurs peuvent aussi être déçus car ils magnifient l’auteur. Quand on écrit, on est dans un état de grâce qui nous dépasse, et les gens ne perçoivent que ce moment, pas la quotidienneté. Nous ne sommes pas toujours joyeux...

Quelle est votre actualité littéraire ?

Je viens d’éditer un livre intitulé « Mes cousins des Amériques »1 qui est le récit de deux voyages effectués aux Etats Unis (Californie et à New York) et au Québec. Ce n’est pas un journal de voyage. C’est plutôt un voyage initiatique dans le fond de ma mémoire, pour évaluer le rapport que l’on peut avoir en tant qu’Algérien avec les Etats-Unis. J’ai interrogé les symboles américains, comment ils nous ont été transmis. J’en ai fait un livre. Un texte rédigé très vite, en 3 mois il était bouclé. Je suis venu au Salon du livre (en 2017) et j’ai eu l’agréable surprise et le plaisir de voir que mon livre était demandé.

Ce voyage aux Etats-Unis m’a permis de rencontrer des gens qui sont devenus des amis et dans la foulée je projette de remonter la route 66 et d’en faire un autre ouvrage. C’est très intéressant d’écrire sur les voyages car on fait le voyage trois fois. La 1ère fois quand on le prépare, la 2ème quand on se déplace et la 3ème fois, la plus intéressante, quand on décrit les deux premiers.

 

Le mot de la fin

J’espère qu’il n’y aura pas de mot de la fin, du moins pas tout de suite !!

Je trouve que ce que vous faites à la revue Hayat est tout simplement fabuleux, car le journalisme est régi par une loi fondamentale qui est la loi de proximité. C’est une règle absolue qui consiste à tisser des liens très forts avec son lectorat, sinon il n’existe pas.

Et je trouve que tisser ces liens avec des femmes de l’intérieur du pays écrasées par un anonymat et une impersonnalité totale et leur donner une existence rend ce travail de fond très intéressant.

 

Propos recueillis par Fazia Belaidi

Source Hayat /237



1 Arezki Metref : « Mes Cousins des Amériques », ed Koukou, Alger 2017.


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