Pax & Concordia : société

L’univers spirituel de Faïza Tidjani

Société
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C’est une artiste peintre autodidacte qui commence à frayer son bonhomme de chemin dans la miniature et la calligraphie. Son univers empreint de spiritualité l’y a menée en toute logique…

Faïza Tidjani est venue à l’art par amour. Pour ses parents, sa mère en premier, quand, à Constantine, toute petite, elle l’observait couper, façonner les étoffes, broder les velours des somptueuses gandouras aux dessins compliqués qu’elle s’amusait à reproduire à son tour sur un bout de papier. Plus tard, devenue elle-même femme au foyer, le souvenir des arabesques maternelles brodées d’or reviennent hanter Faïza qui les matérialise par des poupées de chiffons aux habits traditionnels, aux tatouages dorés parsemés sur le visage, les bras, signes millénaires d’un langage aujourd’hui ornemental mais qui fut aussi magique.  

Les poupées ont annoncé les immenses panneaux des femmes Africaines, silhouettes colorées tout en longueur, aux visages étranges, indéchiffrables, mais jamais farouches : comme une réminiscence lointaine d’une entité familière dont on ne détiendrait plus les clés.

Et puis revint se manifester l’amour du père, un des piliers en son temps de la zaouia tidjaniya de Temacine (Touggourt). Dans la discrétion et l’humilité, il transmet à sa fille les principes et les valeurs essentielles qui ont été constamment les siennes : la spiritualité musulmane dans son expression soufie. Il lui confie un jour certains livres qui ont balisé sa foi. Et, que n’a-t-on vu geste aussi significatif, ni aussi précieux que celui du livre légué par le père?  Parmi ces ouvrages, figure El-Burda d’El Busseiri, l’imam poète qui magnifia le Prophète Mohammed au XIIIe siècle dans deux poèmes, El-Burda et El-Hamziya. La Burda devient le poème des poèmes, récité durant les célébrations religieuses, davantage par les adeptes des confréries. Pour Faïza, il est le signe, « le déclic » dira-t-elle, ce fil rouge qui la relie au père disparu, quand un jour de ramadhan après avoir lu le poème, elle est saisie d’une émotion intense envers Dieu et le Prophète. Transportée par ce nouvel élan mystique, elle réalise que seuls l’art et la calligraphie pouvaient en traduire la beauté et la densité. L’art ? Un don de Dieu. La calligraphie ? L’outil idéal pour traduire la dialectique entre les deux faces inséparables de la mystique, le visible (dhahir) et le caché (batin), en tableaux ornementaux subtils et délicats.

Cette flamme nouvelle illuminera ainsi un long travail de miniature et de calligraphie qui aboutira à la publication de La Burda du désert en 2015. En une année (2011), trente tableaux seront élaborés calligraphiant des passages du poème, des dhikr (invocations) ainsi que les noms de Dieu, el-Asma el-husna. L’ouvrage paraitra en 2015, fruit de rencontres inspirées associant Touria Iqbal (poésie) et Muhammad Valsan (commentaire). Il lui vaudra une reconnaissance dans le milieu confidentiel de l’art religieux et des confréries. Exposant au Sénégal, Maroc, France, Italie et Tunisie, Faïza Tidjani relave non sans étonnement que son travail est apprécié par les connaisseurs.

Mais elle ne se résout pas pour autant à se séparer de ses œuvres : « Je n’accorde pas d’importance à l’argent, mon souhait est qu’un jour mes tableaux orneront la zaouia de Temacine». La démarche n’est pas surprenante pour cette adepte du renoncement matérialiste auquel elle tend en toute sérénité. Elle reste consciente d’avoir bénéficié d’un don de Dieu, « tant de beauté ne vient pas de nous, j’en suis persuadée » et avoue d’ailleurs être dans un état particulier, « comme saisie », quand elle s’adonne à son art.

La Burda achevée, l’appel de sa « jumelle » El-Hamziya devient aussitôt impératif. Mme Tidjani s’absorbe alors dans le travail de ce poème long de 455 vers dès 2017.  L’œuvre aujourd’hui achevée mais qu’elle fignole encore inlassablement, réunit 53 pages de poésie (300 vers), de calligraphies et de miniatures dessinées à l’encre de Chine mais cette fois avec l’utilisation d’encres bleue, verte, beige. A la différence d’avec la Burda, Faïza procède cette fois à des collages. Les 53 pages sont collées les unes aux autres sur une longueur de 5,5 mètres. Elles sont elle-même le produit de collage sur deux ou trois niveaux, cachant et révélant tour à tour, dessins et textes entourés de symboles naturels (oiseaux du paradis, montagnes, palmiers) auxquels l’art islamique emprunte beaucoup. En attente de publication, La Hamziya a fait néanmoins l’objet de présentation durant l’Ecole d’hiver sur le soufisme organisé à Temacine et a recueilli l’intérêt de grands maîtres soufis.

Le cycle spirituel n’en est pas pour autant achevé. Faïza Tidjani célèbre toujours le Prophète Mohammed à travers un travail qu’elle vient d’amorcer sur la Hijra (l’émigration) vers Médine à travers onze tableaux en miniature où cette fois la couleur tient une bonne place. Cet attrait pour la couleur vive, elle l’a acquis après la réalisation de l’affiche de la 2e édition du festival soufi de Paris (28 novembre- 17 décembre 2018) à laquelle elle participe en exposant les 30 tableaux de la Burda du désert. Un sens de la couleur dont les pigments naturels sont tout de même célébrés, le henné comme le smaq, (encre utilisée sur les ardoises des médersas), sont étalés en traits calligraphiques par la plume de roseau habituelle. Le souvenir de la zaouia n’est jamais loin…   

Samia Khorsi

Source Hayat N°237