Fatma

Société
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« La force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres » (Préambule de la Constitution Suisse)

Certains êtres de passage envahissent d’avantage que ceux qui partagent le quotidien. La petite Fatma s’invite donc régulièrement dans ma mémoire. C’est au camp d’El Ayoun, dans la Daïra d’Emgala, sous la tente de ses parents que j’ai fait sa connaissance. Fatma avait trois modes d’expression. Peut-être d’avantage, mais je n’en percevais que trois.

Un petit bracelet de perles de bois à son poignet gauche qu’elle frappait sur un petit plateau de métal, mots de bois résonnant sur un palais argenté.

Des pleurs qui pouvaient durer des heures, parfois des jours. Sa capacité d’épuisement permettait d’estimer la force dérisoire et surprenante qui lui restait.

Enfin un sourire illuminant sa tête désarticulée, passerelle fragile tendue entre notre monde et le sien. Sourire devenant rire lorsque sa sœur Dounda se mettait à chanter.

La petite fille était née quatre ans plus tôt et n’avait pu respirer correctement pendant ses premières heures de vie. C’était pendant ces jours de pénurie de carburant organisés. Car pour empêcher les trafics, l’Algérie organise la pénurie à ses frontières. Et les camps sahraouis sont dans la zone frontalière. Fatma devenait donc le dégât collatéral d’une immobilisation temporaire forcée dans l’immobilisation plus large d’un peuple nomade exilé. Dans les camps où l’absence d’espoir est entretenue pour étouffer un peuple, l’absence de carburant empêchait une petite fille de respirer. Elle empêchait son transfert vers un hôpital à l’extérieur du camp. Fatma restera pour cela bloquée entre deux mondes. Dans l’exil d’un exil. Dans le désert d’un désert. Petite nomade immobile n’emportant dans sa traversée qu’un bracelet de perles de bois, une provision de larmes et quelques sourires aux visages passant entre elle et son ciel de tente.

Trois ans plus tard, son père s’endettera pour acheter une voiture et roulera parfois des nuits entières pour qu’enfin Fatma s’endorme du bercement des pistes plus que de pleurs d’épuisement. Une forme d’expiation véhiculaire, tardive et inutile. Quelques heures de sommeil contre une vie volée de petite fille. La seule repentance ne fut que mécanique, pas même humaine.

Cet homme solide qui ne vous rendait votre main qu’avec regret quand il vous saluait, cherchait du matin au soir par tous les moyens matériels ou spirituels à améliorer les conditions de vie de Fatma.

Il mourut brusquement, sans raison apparente. Du jour de sa mort, la petite Fatma cessa de manger, de sourire, de faire sonner ses perles à nos oreilles coupables d’impuissance. Elle ne cessa de pleurer et s’éteignit une semaine après son papa, bougie noyée de larmes.

Je ne serai pas étonné d’apprendre que le père de Fatma ait pu négocier au plus haut niveau sa propre vie contre la promesse de pouvoir emmener sa petite dans ce dernier voyage. Là où respirer n’est plus un problème. Là où les hommes ne décident plus du devenir des enfants.

Jean-françois Debargue