Parcours Diplomatique

Société
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Sa grande taille nous le fait remarquer facilement à la messe le vendredi à la maison diocésaine d’Alger. Un physicien devenu diplomate après avoir migré à plusieurs reprises - voilà bien un parcours singulier pour cet ambassadeur de l’UE en Algérie. On s’étonne encore plus de le voir se déplacer en petite voiture et en compagnie d’étudiants sub-sahariens…

Le personnage simple, d’abord très facile, contraste avec les mesures de sécurité en vigueur pour entrer dans cette ambassade à Alger du côté d’Hydra. On se tutoie très rapidement. Son accent indistinct dévoile sa nationalité irlandaise, et sa naissance au Canada de parents Polonais. Ceci explique cela mais regardons de plus près.

Comment êtes-vous arrivé à la diplomatie : « Je travaillais dans la physique des plasmas et en 1989 les murs entre l’Est et l’Ouest tombent. On était dans un moment historique où des peuples retrouvaient leur liberté, je voulais contribuer à ce processus. En tant qu’agent de la Commission européenne j’ai pu "naviguer" vers les relations extérieures. C’est ainsi que depuis 1994 je travaille dans ce domaine. Puisque j'avais des compétences dans le domaine de l’énergie et une connaissance du russe j’ai initialement travaillé les relations que l'Europe commençait à tisser avec les pays de l’ex-Union soviétique. Ensuite, j’ai été en poste en Pologne durant la période de sa préparation à l’adhésion à l’UE en 2004.».

Et aujourd’hui que cette Europe qui traverse un moment délicat, toujours optimiste ?
«  Le moment est en effet délicat, et pas seulement pour l'Europe! Je considère que j'ai eu la chance de vivre une période où l’histoire a pris un tournant positif au lieu d'aller de désastre en désastre. Non seulement le "printemps des nations" de 1989 et la réunification de l'Europe qui l'a suivi, mais aussi la fin de l'Apartheid en Afrique du Sud. Aujourd’hui je m'interroge si cette période formidable n'était qu'une parenthèse dans l’histoire, une parenthèse aujourd’hui refermée. »

Quelle contribution positive pensez-vous avoir apporté dans votre poste :
« Je suis bien conscient que l'individu n'a d'habitude que peu d’influence sur le cours des évènements. Il faut être réaliste, et trouver sa satisfaction dans le fait que l'on fait partie d'un processus, et que même si l'on ne peut changer la direction de l'histoire, on peut peut-être l'infléchir un tant soit peu. »

Par exemple ?
«Lorsque j’étais en poste à Varsovie avant l'élargissement de l'UE, j’étais le seul fonctionnaire polono-phone dans notre Délégation. Une partie de l'opinion publique était méfiante des desseins de l'UE, estimant que l’on troquait l'hégémonie de Moscou pour celle de Bruxelles, ou encore que l'adhésion entraînerait la perte des valeurs catholiques très chères aux Polonais. J’avais la possibilité d’interagir avec le public plus facilement que mes collègues et je crois que j’ai pu montrer un autre visage du projet Européen qui était rassurant. Lorsque se préparait le référendum de l’adhésion, j'ai parcouru toutes les 16 régions (voïvodies) de Pologne pour aller sur le terrain. J’étais le seul fonctionnaire Européen qui pouvait le faire, donc je crois que j’ai pu contribuer, modestement, au résultat. »

Même si c’est son premier poste comme ambassadeur, Mr. John, comme on l’appelle à la sortie de la messe a son idée de la diplomatie : « Je pense que la diplomatie c’est de faire connaître le pays ou l’institution que l’on représente dans le pays où on est en poste, et de faire connaître ce pays chez soi; d'être le point de contact entre ces deux entités. C’est toujours un frottement entre deux cultures, deux traditions. Il faut beaucoup de communication pour remplacer la méfiance, mettre des mots à la place de la violence.

Comment votre Foi catholique vous aide à vivre cela ?
«C'est une question de motivation. Le projet Européen véhicule des valeurs positives d’inspiration – entre autres - chrétienne, comme la volonté d’effacer les frontières, de rapprocher les peuples. Puisque j'y crois, il m'est plus facile d'y travailler.

Par ailleurs, il m’est difficile de concevoir mon existence sans la pratique religieuse, la vie des sacrements. Cela soutien aussi mon engagement professionnel. Dans les différents pays où j'ai vécu ou voyagé, le lien eucharistique a toujours été un soutien formidable. Je pense aux églises polonaises, très fréquentées même hors des heures de célébration, aux recueillements de la petite chapelle à l'ancienne ambassade de France à Ankara où je me retrouvais parfois seul avec les célébrants, ou encore aux messes bondées d'humbles fidèles asiatiques au Bahreïn ou aux Emirats.»

Et ici en Algérie ?
« Un ami me disait qu’en Algérie il avait vécu les plus intenses expériences spirituelles mais aussi les plus grandes frustrations. J'ai mis un peu de temps à comprendre, mais il y avait beaucoup de justesse dans ce constat. »

On vous voit souvent avec des étudiants sub-sahariens. Cela étonne un peu. Mais derrière cela, y a t-il une mission?
« Mgr Desfarges m’avait demandé de m'engager dans l'aumônerie des étudiants catholiques, l’aumônier principal (le père Piero) étant absent pour quelque temps. J’avais déjà beaucoup sympathisé avec ces étudiants, je les trouvais joyeux et chaleureux, très intéressants de par leur parcours. Ils viennent souvent de circonstances très difficiles, ils font parfois un bond remarquable en abordant des études universitaires à l'étranger. J’ai beaucoup appris d’eux.

Il est vrai, aussi, que le thème des migrants me tient à cœur. Je suis fils de migrants et d’ailleurs je ne pourrais pas dire où je suis "chez moi"!  J'essaye de prendre exemple de mes parents – eux-mêmes réfugiés - qui œuvraient pour faciliter l'entrée et l'intégration au Canada de compatriotes polonais ou de "Boat People" vietnamiens. Je pensais à eux en 2015 lorsqu'avec mon épouse nous avons brièvement accueilli une jeune famille de réfugiés syriens. Ce fut une expérience magnifique qui m'a permis d'appréhender le phénomène migratoire d'une manière tout à fait différente.

Quand la Chancelière allemande, Madame Merkel a dit aux réfugiés:  « venez », je trouve que c’est un geste qui a fait honneur à l’Europe. Bien sûr dans la vie pratique ce n’est pas si simple comme on peut le voir aujourd’hui. Cette confrontation avec l'autre qu'engendre la migration fait ressortir ce que les gens ont vraiment dans leurs tripes, le meilleur et le pire. »

Vous le scientifique chercheur vous arrive-t-il d’avoir des regrets par rapport à cette orientation dans la diplomatie ?
« Je vis dans l’instant présent et, donc je n'ai pas le temps de me préoccuper des vies alternatives que j'aurais pu mener. Un petit regret tout de même: lorsque j’étais chercheur je pouvais passer une journée entière à réfléchir, sans voir personne. Je crois qu'au fond j’ai besoin d'une certaine dose de silence et de solitude, mais ce n'est pas toujours possible dans mes fonctions actuelles, et cela me manque parfois.»

Comment voyez-vous l’Église d’Algérie?
«Je suis conscient de n'être en Algérie que de passage, et je m'excuse si mes propos sont inconsidérés ou paraissent durs. Mais je vous répondrai avec franchise. Il me semble que notre Église est fragile, peu sûre d'Elle-même et de sa mission.

Avec la diminution probable dans les années à venir des étrangers catholiques résidents en Algérie, et le vieillissement du clergé – également principalement composé d'étrangers– je crois que l’Église en Algérie risque de disparaître. Sur le plan historique et social, ce qui frappe c’est qu’en 190 années l'Eglise ne s’est pas enracinée: il y a très peu de catholiques algériens. Pourquoi? C'est une question qui nous interpelle sur notre façon de témoigner de notre Foi. En même temps, nous nous apprêtons à célébrer 19 membres de cette petite Église qui ont rendu le témoignage suprême. Donc je ne voudrais pas faire de conclusions hâtives! »

Propos recueillis par Elias Duric