CHU de Bab el Oued, Alger « Humaniser les soins des enfants hospitalisés »

Photo by ADA

Société
Typography

« Humaniser les soins des enfants hospitalisés », c’est là l’objet de l’association Amine créée en 1997 au CHU de Bab el Oued, Alger, à l’initiative du professeur Abdennour Laraba i, chef du service de pédiatrie.

ImageComment faire pour que les enfants hospitalisés puissent vivre autrement cet épisode angoissant,  s’interroge le jeune chef de service? Une Ministre de la solidarité en visite à l’hôpital demande quels seraient les besoins. « Des occupations et des livres pour les enfants ». Trois mois après le SG du Ministère lui fait parvenir des livres. Par la suite le directeur du CHU, sensibilisé au problème, lui affecte une animatrice de la Jeunesse et des Sports avec une petite équipe. Pour les loger, le chef de service libère une chambre. Mais il faut un espace adapté. Or jouxtant le service il y a un petit terrain vague qui sert de dépotoir à l’hôpital : le Directeur est d’accord pour le mettre à la disposition de la l’association. Des donateurs privés et des services publics participent à la construction d’une école et de salles de jeux autour d’un jardin aménagé pour les enfants. Il faut dès lors un programme structuré: une bourse d’un mois offerte par la Fondation Belkhenchir (du nom d’un pédiatre assassiné par les islamistes) permet à un animateur de se former en Belgique. Le programme établi pour les enfants comportera l’école, des loisirs (activités manuelles, clowns…), des sorties. Hormis le salaire d’une partie du personnel détaché, les moyens sont fournis par les amis de l’association Amine.

Pourquoi « Amine » ? Amine est un enfant dont l’équipe d’animateurs s’occupait et qu’un jour ils cherchent en vain : l’équipe choquée par sa mort ne veut plus poursuivre… Et c’est le début d’un nouveau volet de l’activité de l’association : un espace de débat avec les animateurs et les psychologues affectées au service s’organise ; il se donne pour objet de réfléchir à comment aider les enfants à sortir de cette souffrance.

ImageUne autre séance hebdomadaire s’ouvre par la suite aux enseignants qui poursuivent la scolarisation des enfants hospitalisés et qui, peu préparés à cette tâche, ont eux aussi du mal à supporter la souffrance et parfois la mort des enfants qu’ils accompagnent. Elle leur permet de réfléchir sur l’intérêt de leur tâche : la poursuite de leur scolarisation facilite bien sûr la réinsertion scolaire des enfants après l’hospitalisation mais surtout elle leur permet de renouer le fil de leur vie « normale » et de sortir physiquement et psychologiquement de leur position de malade.

C’est la souffrance des mamans des enfants hospitalisés, qui ont laissé à la maison leur mari et parfois leurs autres enfants pour rester auprès de leur enfant malade, qui est par la suite identifiée par les psychologues du service ; un espace est ouvert pour ces femmes qui portent le problème de leur enfant malade, de leur famille et de leur propre passé depuis l’enfance.

Les psychologues affectées au service de pédiatrie à leur tour s’effondrent, en dépit de l’appui reçu grâce aux formations organisées qui les ont aidées à structurer leur travail, comme à réfléchir au plan théorique et conceptuel à leur métier. C’est alors qu’est mis en place un groupe de parole ouvert à l’ensemble des soignants. Les premières réunions sont houleuses : les participants se renvoient les erreurs les uns sur les autres ; après la troisième séance l’atmosphère s’améliore mais beaucoup de participants abandonnent, incapables d’aller au-delà de la critique négative pour rechercher les racines des problèmes. Dans cet espace de discussion pour les soignants sont abordées les questions de « la relation soignant/soigné », du « burn out », du « travail en équipe »…

Pour accompagner et compléter ces échanges de très nombreux séminaires, animés surtout par des psychologues lyonnais ou des enseignants spécialisés de l’éducation nationale française, ont été dès le début organisés dans le cadre de l’association. Ils abordent, à la fois au plan théorique et pratique, tous les thèmes qui préoccupent soignants et animateurs. Toutes ces formations impulsent une dynamique au travail de chacun, elles permettent d’aborder les questions du travail en équipe, de la place de l’école à l’hôpital, du projet de service. Elles forment aussi les intervenants à des techniques nouvelles (les formations au rôle des jouets et aux jeux symboliques ont particulièrement marqué une animatrice). Dans leur ensemble psychologues et éducateurs suivent en général avec intérêt ces formations, mais le corps médical est parfois plus réticent : certains médecins trouvent que c’est de la philosophie… 

Toutes ces formations créent aussi un lien entre avec les intervenants français qui découvrent les aspects intéressants et touchants de la vie de ces équipes algériennes, et du pays en général. « Les intervenants étaient euphoriques, quelquefois trop… » commente monsieur Laraba, qui sait ce que ces rencontres demandent en terme de temps et d’énergie : trouver les fonds, organiser les formations, accueillir…

ImageAujourd’hui les activités au quotidien de l’association se déroulent sous la responsabilité d’une animatrice très engagée, Ouassila Bakri. Outre les cours dispensés quotidiennement par des enseignants détachés ou par des bénévoles, y compris si nécessaire au chevet de l’enfant, se déroulent dans l’après-midi, des jeux de plein air et des activités manuelles en deux groupes d’âge, sauf le mardi où enfants et mamans font ensemble un atelier cuisine – dernièrement ils ont confectionné un gros gâteau partagé avec tous les enfants du service – et le jeudi consacré aux projections et autres animations. Des sorties sont régulièrement organisées. Des fêtes où sont conviés également les enfants atteints de maladie chronique suivis dans le service et leurs familles, permettent de célébrer ensemble Aïds, Mouloud ou les anniversaires des enfants…. Une chorale fonctionne depuis de nombreuses années et donne des concerts notamment lors des séminaires. Les familles des malades mais aussi celles des éducateurs apportent bénévolement leur contribution.

Pour les psychologues affectées au service de pédiatrie l’essentiel de leur travail est un travail d’écoute auprès des enfants malade et de leur mère afin de leur permettre de gérer leur angoisse, d’accepter leur maladie – beaucoup d’adolescents diabétiques par exemple refusent leur maladie et les soins qu’elle exige –, accepter leur hospitalisation, surtout quand elle impose l’isolement. Elles travaillent au sein du service et aussi dans l’espace animé par l’association. Pour elles les deux lieux sont en symbiose.

C’est quelquefois beaucoup pour tout ce personnel, mais les formations et les groupes de parole les aident à rester concentrés sur l’essentiel, à se protéger également car pour tous la mort d’un enfant, la souffrance de la mère, les questions des autres enfants, représentent un moment très dur à supporter.

Deux fois par an tout le personnel du service se retrouve dans des sorties en montagne ou à la plage.

« Jamais je n’aurais pensé que l’idée d’humaniser les soins nous mènerait si loin » s’étonne le professeur Laraba. Aujourd’hui ce dernier n’est plus chef de service mais conserve quelques activités. Il souhaite que l’association « Amine » continue d’apporter son appui au travail sans cesse à réinventer pour permettre aux malades et à leur famille, avec l’ensemble de l’équipe soignante, de vivre mieux l’expérience de la maladie.

Marie-France Grangaud

 


i Abdennour Laraba est né en 1945 à Mila, dans l’Est de l’Algérie où il a fait ses études avant d’entrer au Lycée d’Aumale à Constantine. Après un baccalauréat mathématique en 1963, il rentre à Math Sup à Alger, se rend compte que ce n’est pas sa voie et commence médecine. Il se rappelle avoir eu comme enseignant de Biochimie monsieur Grangaud, le père de Jean-Paul Grangaud. Il est reçu en 1969 au concours d’internat de médecine, dont la préparation à l’ancienne (en petit groupe sous la direction d’un conférencier) lui a laissé un souvenir très positif en raison de l’appropriation de la dimension culturelle et de la transmission des valeurs du métier. Il rejoint l’équipe de pédiatrie de Beni-Messous où il soutient sa thèse de Doctorat d’Etat et devient à la fin des années 80 chef de service au CHU de Bab el Oued.