Pax & Concordia

Rouge Sang

Humeur
Typography

Dans ce texte intitulé « rouge sang », Syphax nous décrit avec emphase sa réalité quotidienne du monde de la santé qu’il connaît très bien, une occasion de voir ce monde de l’intérieur, non sans prendre la distance nécessaire.


Sur le visage du standardiste, ne se lisait aucune commisération. Il était plutôt animé d’une bonne volonté, et n’avait pas sommeil. Une lumière jaune animait la chambre téléphonique, allongeait des ombres gigantesques sur les murs jaunes et effrités. Il y avait comme tout ameublement une table, un téléphone, deux chaises et une grande armoire en acier rouillé, laissant pendiller des dizaines de câbles téléphoniques multicolores. J’étais debout devant la porte entr'ouverte, dictant un à un tous les numéros que je pouvais lire sur une affiche abîmée, collée sur le mur d’en face. Lui, composant, appelant, raccrochant. Ma collègue se tenait sur la chaise, répondait à chaque fois que l’on réclamait les explications d’un médecin au bout du fil.
L’air manquait dans cette cave à la lumière tamisée, et la chaleur d’août tuait les dernières volontés. Des moustiques géants puisaient dans la chair et se remplissaient de sang. Du sang, il n’y en avait pas, dans toute la vallée. Depuis trois heures déjà, tous les hôpitaux d’Alger ont été contactés, en vain. Certains étaient catégoriques, d’autres s’égaraient dans des explications inutiles. Beaucoup de numéros ne fonctionnaient pas. Au bout du fil, se confondaient des voix de tous les tons, des chuchotements parasités, des gémissements, des bruits de rongeurs. On répétait les mêmes numéros, on en composait d’autres approximatifs. Parfois les mêmes personnes répondaient depuis des hôpitaux différents, et plusieurs du même standard. Le patient se vidait de son sang. Les clans attaquaient les clans, et les clans ripostaient. Toujours pas de sang. La nuit avançait, s’imposait avec plus de sérénité. Seules les intonations téléphoniques tapaient dans mes oreilles et s’allongeaient comme des sons accélérés d’un tocsin. Nous sommes passés du registre de wilaya au registre national, dont les numéros étaient inscrits dans un petit cahier. Du nord au sud, il n’y avait pas de sang. Ni blanc, ni noir, ni de race, ni de couleur. Le standardiste, épuisé, demandait à l’autre bout le standard d’appel international de santé. Il alluma une cigarette, ajusta ses lunettes. Nous attendîmes. Quelques minutes après, un pont téléphonique direct a été établi avec le directeur du centre international du sang du monde. Un monsieur à la voix rauque, monotone. Il écouta attentivement l’objet de la demande, nous l’écoutions griffonner quelques notes, puis nous lança sur un ton prophétique : « - messieurs, il ne reste plus aucune goutte de sang sur toute la planète terre ». Le standardiste allait raccrochait quand je lui ai saisi le combiné de la main : « - et pourquoi donc » ai-je dit, « - votre logistique ne tient plus ? ».
Le directeur semblait réfléchir quelques secondes, puis me répondit, s’appuyant sur sa propre conviction plutôt que sur des données scientifiques : « - parce qu’on l’a épuisé, mon garçon. Trop de sang a coulé sur cette terre depuis longtemps, au nom de tous les noms. Aujourd’hui, il n’en reste pas une goutte, ni pour cette nuit, ni pour demain. Et tant mieux. Il est peut-être temps pour nous de partir ». « - je ne suis pas votre garçon ». J’ai raccroché, résigné. A présent, le sang du patient finissait par inonder le couloir des urgences, se propageait dans les box, et atteignait en hauteur les fenêtres. Je me suis échappé par une porte latérale et j’ai commencé à courir, au nom de tous les noms, sans relâche, jusqu'au bout de la nuit.

Syfax