Pax & Concordia

Esclaves

Mains enchainées | by Raïssa B.

Humeur
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Avec ce billet d’humeur nous reprenons cette rubrique écrite par un certain Syphax. A partir de fait de vie, son regard sur la société algérienne nous envoie dans son imaginaire parfois sarcastique, cinglant mais toujours avec sa touche d’espoir au-delà de tout.

     Pierre (Rennes) Tout esclave a en ses mains le pouvoir de briser ses chaînes. [William Shakespeare] Une matinée d’été, j’ai dû accompagner un ami pour acheter un esclave. La route était déserte, la chaleur torride d’août s’abattait sur Alger avec une lourdeur sans retenue, et la vidait de ses locataires. Le soleil était à peine levé, mais l’on était déjà aveuglé par ses reflets sur les vitres de l’automobile. De part et d’autres, les champs de la Mitidja s’étendaient majestueusement. Des milliers d’arbres fruitiers, frais au petit matin, accueillaient les lueurs prématurées du soleil levant avec une vivacité orgueilleuse. Le travail se fait rude en ces jours-ci, et la récolte aura besoin de bras forts, m’expliquait mon ami. Nous manquons gravement d’ouvriers, les nôtres ne bossent plus aux champs agricoles, lui préférant les postes climatisés, et nous n’avons d’autres choix que de compter sur les biceps des noirs migrants, tant mieux d’ailleurs, une main d’œuvre efficace, non exigeante et moins coûteuse. J’écoutais avec attention, me contentant de répliques approbatives. A mesure que nous roulions, la chaleur se faisait de plus en plus épaisse. Nous quittâmes la principale pour nous engager dans un petit chemin étroit et poussiéreux. La voiture oscillait sous l’effet des pierres et des fossés invisibles, et à maintes reprises, je me suis cogné la tête aux pourtours de la voiture. Après 30 minutes de route, s’étendait devant nous un vaste terrain sans arbre, aride et agité, où mes yeux tentaient vainement de saisir autre chose que des amas de torses et de biceps noirs tout en sueur, difficilement identifiables, confus par cette lumière aveuglante et poussiéreuse d’août. Nous étions arrivés, c’était le marché d’esclaves. Des dizaines de noirs, rassemblés en petits groupes, étaient exposés nus devant les acheteurs, à côté de perroquets bavards et de pierres précieuses. Par endroits, des cruches de serpents et d’abeilles, par d’autres des boutiques de cuir, des cages d’oiseaux rares et multicolores, des singes en effervescence. Des vendeurs d’or, venus de pays lointains, étalaient de l’or brut et pur, extrait dans des roches de rivières abandonnées, et accompagné de parchemins explicatifs. A tout instant, des caravanes arrivaient, des commerçants des quatre coins de la contrée se succédaient dans de grands tintamarres, roulant leurs chapelets rouges et ordonnant leurs valets. Ces derniers s’occupaient des maîtres, préparaient leurs commerces, donnaient à manger aux chameaux. Les marchands criaient les qualités de leurs esclaves, les léguaient aux plus offrants. Les plus musclés étaient exhibés aux premiers rangs, les moins costauds en arrière. Sur leurs visages larges couverts de moustiques, des rides profondes étaient creusées comme des vallées dans des montagnes noirâtres. Ils roulaient de petits yeux rouges, plissés, regardant peu le monde, ou ne le regardant pas du tout. Ils traînaient des pieds nus aux orteils gigantesques, comme empruntés à quelques statues antiques. Leurs mobilités semblaient réduites de principe, sans chaînes, comme déjà conquises depuis longtemps par la soumission et la détention. Dans l’air grossier du marché, étaient suspendues l’odeur du cuir vermoulu et les sueurs de la peau dure, mêlées aux haleines des vendeurs. Nous fîmes le tour de la place, nous nous arrêtions devant toutes les offres en concurrence. Mon ami examinait les esclaves d’un œil minutieux, appréciait leurs anatomies et leurs capacités de résistance, négociait les tarifs. Après quelques conversations nous changions deCC0 Creative Commons - pixabay.com site, mais en vain nous cherchions. Nous arrivons en retard, me fait-il remarqué. Il n’en reste que des chétifs dénutris, quand bien même les prix sont les mêmes. Les plus forts ont été vendus avant nous, peut-être même dans la nuit. Nous devons changer de site, mais je crois que pour aujourd’hui, ce n’est pas notre jour de chance. Je regardais autour de moi. L’agitation se faisait de plus en plus assourdissante, des acheteurs affluaient de partout. Des nains se faufilaient entre nos jambes, vendant des cordes et des friandises. Des magiciens soufflaient du feu, effrayaient les chevaux qui s’échappaient à leurs maîtres, couraient instinctivement, renversant les jarres des serpents et amusant les singes dans leurs cages. Des conteurs populaires distrayaient la foule, des danseuses aux visages cachés, des chants de tambour…
Nous quittâmes le marché.
Sur le chemin du retour, mon ami parla longuement, évoquant tour à tour les difficultés agricoles, les obstacles bureaucratiques et le manquement des ouvriers.
- Tu vois, disait-il, ce n’est pas de l’abus. Je les recrute, je les paye, je les nourris. Ils aiment le riz, j’en achète des tonnes. Le seul problème, c’est la traque des gendarmes…
- C’est normal, l’affaire est illégale, tu comprends aussi que gérer des milliers de migrants illégaux à la fois serait difficile à l’échelle sociétale et politique …
- Moi je ne comprends pas les grandes choses. Ils sont venus pour travailler, et moi j’ai les capacités de leur fournir du boulot, voilà tout. Je cultive ma terre, et eux ils mangent et font vivre leurs familles. Je suis gagnant, ils sont gagnants, l’Algérie est gagnante. Si j’avais la possibilité de passer par des procédures légales, je le ferais… mais dis-moi une chose…
- Oui
- Ce sont des ouvriers qu’on paye, pourquoi les appelles-tu esclaves ?
- Parce qu’ils sont mesurés à leur force physique à l’œil nu dans la poussière à côté des perroquets et des singes dans les cages. … et parce qu’ils sont noirs, ajoutai-je après une brève réflexion…
- Je vois, dit-il.
CC0 Creative Commons- pixabay.comNous roulions sans mot dire. J’étais alourdi par cette chaleur pénible et n’avais de hâte que de rejoindre la tiédeur rassurée de mon lit ; lui conduisant et marmonnant des chansonnettes que je ne connaissais pas. Il semblait inquiet des revenus improbables de sa récolte, craignant des pertes colossales, et moi je m’inquiétais aussi parce qu’il était mon ami. Il retournerait demain tôt le matin. Je ne pourrais pas l’accompagner parce que demain je travaillerais. Le soir en dormant, les images de la chaire aux enchères me revenaient sans cesse, fragmentées, démesurées. J’étais vendu à trois centimes le gramme, et attaché au pied. Je me suis réveillé en sursaut, en sueur. En sueurs, tiens. Loués soient ces jours de paix, et maudites soient la guerre et toutes ces terres pleines de rancune.
Et toutes ces puissances.

Syphax