Les Alawites. Histoire mouvementée d’une communauté mystérieuse (Compte-rendu)

Recension de livres
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Abdallah NAAMAN: Les Alawites. Histoire mouvementée d’une communauté mystérieuse. Éd. Éric Bonnier, Paris 2017, p. 360


Abdallah Naaman, auteur d’une trentaine d’ouvrages- surtout sur l’Orient – partage sa vie entre l’enseignement, la diplomatie et l’écriture. Dans ce livre il trace l’histoire d’une des communautés minoritaires de l’Orient les moins bien étudiées, mais que la guerre civile en Syrie vient de remettre sur le devant la scène avec une plus grande acuité.

Beaucoup de mystère entoure encore cette communauté hétérodoxe, installée depuis la nuit des temps dans la partie septentrionale de la Syrie sur le massif montagneux qui prolonge l’actuel Liban, le long de la Méditerranée. Une partie de leurs frères (ou cousins?) se trouve dans le sud-ouest de la Turquie, les Alévis.

Si l’origine de cette population échappe encore pour une grande partie aux historiens, il est cependant établi qu’elle se reconnaît traditionnellement une origine arabe.

Aujourd’hui, on accepte, de fait, que la secte alawite doit le jour aux Kharijites, partisans d’Ali et séparés de lui après la bataille de Siffîn (637) ; elle serait donc une des branches extrêmes du chiisme. Elle aurait pris naissance en Mésopotamie (Irak, dans la région d’al-Kûfa) au milieu du IXème>/sup>t; siècle à la suite d’une querelle à propos de la succession du onzième imam.

Leur fondateur ou initiateur serait Ibn Nusayr (mort en 884), un Kharijite qui parcourut la Syrie après avoir répandu ses idées dans la région d’al-Kûfa. Jusqu’au XIXme siècle ils étaient connus du monde extérieur du nom de ‘nusayris’ (ou ‘secte nusayriyya’). Le nom ‘Alawites’, par contre, est le nom qu’ils se sont donnés eux-mêmes depuis 1920 sous le mandat français. Ce nom suggère qu’ils sont des partisans de l’imam Ali et accentue les similitudes de la secte avec le chiisme duodécimain, nom perçu comme moins péjoratif par les sunnites.

Très longtemps les Alawites ont été traités par les musulmans orthodoxes comme des égarés, voire des hérétiques et même de non-musulmans. Ils ont subi à travers l’histoire l’influence du christianisme et gardé toujours un fond païen mésopotamien et phénicien. Ils auront en plus contact avec d’autres sectes dissidentes de l’islam, en particulier avec les ismâîlites, qui leur font subir une coloration islamo-persane.

Après un chapitre sur l’origine des Alawites, l’auteur décrit leur doctrine ésotérique. Les détails de la foi alawite sont cachés même à la majorité des fidèles eux-mêmes. Leurs livres ne peuvent pas être publiés.

Selon leur foi Dieu s’est manifesté dans le corps d’Ali, qui a disparu du monde depuis qu’un assassin, un kharijite, a libéré la divinité de son humanité. Ali aurait créé Mohammed. C’est le principal grief que les sunnites reprochent aux Alawites.

Ils ne reconnaissent pas Fatima. Ils ne respectent pas les obligations rituelles de l’islam et ne tolèrent pas la polygamie. Les femmes ne sont pas voilées. Ils rejettent la charia. Ils accordent peu d’attention au jeûne, à l’aumône et au pèlerinage. La Mecque est pour eux une sorte d’idolâtrie. Ils n’ont pas de lieux de culte…

L’initiation se fait par le truchement ‘des gardiens de la religion’, qui accordent à leurs livres sacrés plus d’importance qu’au Coran. Ils admettent tous la pratique de la ’taqiyya’ ou de la dissimulation de leur foi au moment des répressions et des persécutions nombreuses qu’ils ont connues. Ils reconnaissent des fêtes sunnites, chiites et chrétiennes. Ils prennent des prénoms chrétiens et utilisent dans leur liturgie du pain et du vin, des bougies et de l’encens. Ils ont également des rites naturistes de la vieille Syrie. Ils ne croient ni au paradis ni à l’enfer ni à la résurrection, mais bien à l’éternité du monde.

On peut, cependant, se demander où en est cette foi dans la pratique, puisque l’orthodoxie sunnite est enseignée maintenant depuis des décennies dans tous les établissements scolaires et universitaires.

L’auteur décrit alors dans l’essentiel du livre l’histoire très mouvementée des Alawites.

Sous les Babyloniens et les Perses, leur contrée bénéficia d’une certaine autonomie. La conquête de la Syrie par les Arabes, au milieu de VIIme siècle, n’ atteindra que très superficiellement la vie et les conditions sociales des ancêtres des Alawites. Il en était de même avec les conquêtes byzantines et croisées.

Dès le milieu du XIme siècle les sunnites les refoulèrent vers la montagne qui portera désormais leur nom, ‘le Jabal alawite’. Ils s’y maintiennent en dépit des incessantes expéditions punitives menées contre eux entre autres par les Mameluks (XIIIme-XVIme siècle), les sultans ottomans et des petites guerres interminables qui les opposent, siècle après siècle, à leurs voisins et rivaux ismâ’îlites, qui sont venus s’y installer au début du XIIme siècle.

Dans ce pays isolé les Alawites y mènent une vie solitaire à l’écart de toute civilisation. Ils ne cultivent que le nécessaire pour subvenir aux besoins les plus immédiats. Ils ne viennent à la ville que pour vendre quelques produits et acheter leurs vêtements. Avec la misère, l’ignorance atteint chez eux un point qui les place bien au-dessous des autre minorités.

Considérés comme sujets infidèles et renégats, ils sont en butte également à toutes sortes d’exigences de fonctionnaires avides et prévaricateurs, et au mépris de tous.

Ce n’est qu’ à partir du XXme siècle qu’ils vont s’installer dans les principales villes de l’intérieur, surtout à Damas, Homs et Tripoli.

Les missionnaires catholiques ont essayé de les approcher tardivement, mais en vain. Toutes les tentatives de conversion se sont soldés par des échecs.

En 1920 la France, après avoir battu Faisal, l’émir des Arabes, va occuper l’ensemble de la Syrie. Pour mieux la dominer, elle va la diviser en quatre entités nouvelles : les États de Damas, d’Alep, du Grand-Liban et celui des Alawites. Elle y ajoutera plus tard celui de Jabal-al-Durûz. Elle estimait qu’il était mieux de s’appuyer sur les minorités que de devoir se battre contre le nationalisme arabe, qui gagnait de plus en plus la majorité sunnite.

En 1930 le territoire des Alawites devient gouvernement de Lattakié et en 1939 il fut de nouveau rendu autonome pour être finalement intégré à la Syrie indépendante le 20 juin 1942.

L’émancipation graduelle des Alawites commence seulement sous le mandat français., mais ils restent encore marginalisés jusqu’à la moitié du XXme siècle.

Ceux qui ont étudié intègrent le parti al-Ba’ath fondé en 1940. Dès 1950 les jeunes Alawites occupent déjà des positions importantes à divers niveaux de ce parti nationaliste et sont partisans de la laïcité pour mieux se protéger contre l’emprise des sunnites.

Ils vont également s’enrôler massivement dans les forces armées de la jeune République syrienne, une des rares voies pour eux d’échapper à leur destin misérable. Beaucoup vont assez rapidement accéder au grade d’officier et même d’officier supérieur au moment de l’indépendance de la Syrie. Les Français avaient déjà favorisé le recrutement des Alawites moins suspect de nationalisme à leurs yeux que les sunnites.

Une décennie plus tard les jeunes généraux assurent la relève politique des chefs fédéraux et accéderont aux commandes suprêmes, grâce à la solidarité tribale et religieuse. Cela se passera en trois étapes : le coup d’état du parti Ba’ath en 1963, le coup d’état alawite en 1966 et le mouvement de redressement par l’alawite Hâfidh al-Asad en novembre 1970, élu en 1971 président de la République. Il s’était entre temps ‘converti’ en actes au sunnisme afin de s’inscrire dans la confession de la majorité populaire et fit construire plus de 2500 mosquées …! Il est réélu à plusieurs reprises jusqu’à son décès en juin 2000..

En 1994 le Président Hâfidh avait fait rentrer de Londres son fils Bachar pour le préparer à sa succession. Malgré sa timidité,son effacement, son inexpérience de la politique, il est élu en juillet 2000 président du pays. Il a tissé lentement et patiemment, comme faisait son père, sa toile. Mais après un an, le régime se durcit, laissant libre cours à la corruption.

Une décennie plus tard, les jeunes Syriens, pendant le ‘Printemps arabe’, veulent devenir acteurs de leur histoire. Pour eux la décolonisation a été une vaste mystification : régimes autoritaires, culte du chef, corruption, sous-développement économique, fuite des élites, mainmise de tous les postes-clés des services importants dans toutes les grandes villes du pays par le clan du président… En 2011 également près de 70 % des soldats professionnels et 80 % des officiers de l’armée syrienne sont alawites. La garde du président est dirigée par le frère cadet du Président… La révolte pacifique des jeunes est sauvagement réprimée et échoue. Une coalition hétéroclite de rebelles sous couvert de liberté et de démocratie recherche à réaliser sans ses ambitions sans doute trop démesurées. Partout règnent chaos et destruction.

L’islamisme radical s’infiltre dans le pays, l’État islamique en Irak et au Levant (Daesh) et le califat sont autoproclamés par Abu Bakr al-Baghdadi. Bachar al-Assad a pu résister contre toute attente, son régime ne s’est pas effondré. Il a regagné même du terrain en bénéficiant notamment d’un soutien inconditionnel de la Russie, de la Chine et surtout de l’Iran. L’armée lui reste majoritairement fidèle, sa communauté alawite aussi, mais également beaucoup de chrétiens, de druzes et de kurdes, sans compter une bonne moitié des sunnites. Une bonne moitié des Syriens manifeste son opposition au régime, mais ils sont divisés et n’ont pas de personnalité charismatique qui pourrait faire valoir une légitimité historique et un pouvoir moral. Toute la Syrie paye dans sa chair ce conflit entre sunnites et chiites, un conflit dont le sort redessinera sans doute la carte du Levant.

« Les peuples arabes n’ont pas réussi à rompre avec la tradition. Leurs soulèvements successifs ont manqué l’essentiel : oser s’attaquer à l’islam institutionnalisé et rompre avec lui« , constate l’auteur (p. 244).

Quant à l’avenir des pays arabes, il a ces mots de sagesse et de bon sens : « Il est plus sage de préférer les petits pas aux sauts dans le vide et l’inconnu, de privilégier le pragmatisme à l’aventurisme, la négociation à l’affrontement, la modération à la surenchère, la raison au fanatisme, la conviction à l’imposition« . (p. 328).

L’auteur s’engage résolument dans ce livre pour un avenir démocratique et laïque des pays arabes et il a des mots très durs pour les monarchies du Golfe.

Il n’hésite pas à accuser les États occidentaux de « semer le chaos au Proche-Orient, en y soutenant de façon totale les deux idéologies religieuses les plus irrationnelles de la religion : le régime israélien fondamentaliste et sioniste et son allié saoudien ultra-islamique et rétrograde » (p. 338).

Un livre intéressant qui fait le point non seulement sur l’histoire de la secte des Alawites, mais aussi sur la situation actuelle et dramatique au Proche-Orient.

Hugo Mertens.