Pax & Concordia : patrimoine

Dar Bencheneb : Une Bibliothèque et un Patrimoine

Patrimoine
Typography

Au cœur d’un quartier mythique, la casbah, le palais oriental, appelé communément Dar Bencheneb du nom d’un professeur émérite connu pour son érudition, fait office de bibliothèque de quartier depuis 1958. Le service de la bibliothèque a commencé avec l’installation d’une communauté des pères blancs relayé par les frères maristes jusqu’en 1994.

Le « Palais Oriental », c’est cet ensemble de deux maisons de style ottoman qu’on peut voir sur la rue Bencheneb (en face de l’entrée de Sidi Abderrahmane) et le long des escaliers du Bd de Verdun (bibliothèque et dispensaire des Sœurs Blanches). Pour le non initié, ces deux palais semblent dater de l’époque turque. Il n’en n’est rien, cet ensemble architectural date de l’époque coloniale. Il fut bâti, entre 1857 et 1864, par une riche famille juive (Tabet Cohen) qui en fit un magasin d’exposition et de ventes d’articles orientaux et peut-être un salon de dégustation. Si le style de la demeure s’apparente fortement à celui de l’époque turque, c’est notamment que les nombreux éléments architecturaux utilisés proviennent d’anciennes constructions démolies pour les besoins de l’urbanisme : colonnes et chapiteaux, bassins, fontaines, grilles de fenêtres intérieures, carreaux de marbre hexagonaux de pavement, balustrades finement tournées de cèdre ou de thuya, hautes portes de cèdre travaillées.

L’intérêt que présente le Palais Oriental revient de loin à son revêtement céramique exceptionnel. Ces carreaux bien particuliers et si différents des autres en Algérie, avaient toujours intrigué et étonné ceux qui avaient pu les voir, d’abord par les sujets représentés, en particulier animaux et même personnages, ce qui au Maghreb n’est pas courant, ensuite par leur grande taille, enfin par leur nombre élevé dans cette demeure, contrastant vivement avec leur absence ailleurs en Algérie. On sait désormais que les grands carreaux figuratifs du Palais Oriental à Alger sont valenciens et du dernier quart du XVIIIe (très probablement de la dernière décennie).

En 1884, le Palais Oriental fut racheté par la famille Goinard auxquels il appartient jusqu’en 1919 ; il faisait alors fonction d’école d’apprentissage de broderie et tissage pour jeunes filles algériennes tenu par Madame Luce-Ben Aben. A cette époque, il n’y avait que « la maison du haut » (actuelle Bibliothèque).

Au début du XXe siècle, les Goinard firent construire juste au-dessous du Palais Oriental, sur le même terrain, une autre demeure également de style Régence turque, « la maison du bas » (actuelle salle des fêtes El Menzeh). En 1923, les Sœurs Blanches s’installèrent dans les deux habitations qu’elles occupèrent jusqu’en 1943. Elles y tenaient dans “la maison du haut” (le Palais Oriental) un dispensaire-école pour la population indigène; celui-ci comprenait notamment les dispensaires ophtalmologique et pédiatrique (la goutte de lait).
Dans la “maison du bas”, elles tenaient une école d’apprentissage de broderie pour fillettes algériennes. En 1943 les Pères Blancs s’installèrent à leur tour dans les lieux et en devinrent propriétaires en 1958. A cette date, le Palais Oriental abritait une bibliothèque tenue par l’ordre des Maristes (tandis que les Petites Sœurs de l’Assomption animaient un centre d’aide sociale), très fréquentée par les élèves des Lycée Emir Abdelkader, Okba et Franz Fanon. Elle disposait de plus de 7000 ouvrages, la plupart en arabe, laissés par les Pères Blancs. Les deux demeures seraient toujours propriétés de l’archevêché d’Alger.


Sources/
1- Couranjou J.2008 Le « Palais Oriental » à Alger, site unique d’un ensemble de carreaux exceptionnels, à motif figuratif, du XVIIIe siècle.
2- Visions d’Afrique. De la Méditerranée au désert (les œuvres des sœurs blanches du Cardinal Lavigerie)01930, GL.Arlaud,édit,Lyon.
3- Aïssaoui Zohra, 2007.Carreaux de faïence et demeures à l’époque ottomane en Algérie. Edition Barzakh.
4- Claudine Robert-Guiard : « Des européennes en situation coloniale »
5- Conybeare-Grézel : « La scolarisation des filles musulmanes, une entreprise difficile »


 

L’origine de l’appellation « Bencheneb »
 
L’appellation de la bibliothèque du nom de Bencheneb n’est pas anodine, d’abord celle-ci est située sur la rue Mohammed Bencheneb . Ce dernier n’est autre que ce grand érudit qui a contribué à enrichir la culture arabe et à faire connaitre à l’occident le patrimoine arabo-islamique. Mohammed Bencheneb (1869-1929) est né à Médéa. Il fait ses études à l’Ecole normale d’instituteurs d’Alger avant de s’inscrire à l’Ecole des lettres d’Alger. D’une curiosité insatiable il apprend l’hébreu, l’espagnol, le persan , le latin, l’allemand, l’italien, l’anglais et le turc.. En 1898 il est nommé professeur d’arabe à la Medersa d’Alger et en 1908, chargé de cours à la faculté de lettres. En 1920, il est élu membre de l’Académie arabe de Damas. En 1922, il obtient le grade de docteur ès lettres. A la mort de René Basset son ancien maître, il succède à la chaire et c’est à lui qu’échoit l’honneur de représenter l’Université d’Alger au congrès international des orientalistes. Ses travaux révèlent une ouverture d’esprit, une grande rigueur scientifique et un attachement indéfectible aux valeurs islamiques. De son œuvre riche et variée l’on citera sa principale thèse consacrée à Abou Dolema « poète bouffon de la cour des premiers califes abbassides » sa thèse complémentaire aux mots turcs et persans consacrés dans le parler algérien et son ouvrage sur les « Proverbes arabes et du Maghreb ». Faut-il aussi rappeler que Mohammed Bencheneb a enseigné à la Casbah en 1892 à l’école Fatah pendant au moins 06 ans.

Dalila Ziani

La bibliothèque : Un espace vivant

Après une période d’accalmie la bibliothèque Dar BenCheneb, partiellement rénovée poursuit ses activités au profit des jeunes collégiens et lycéens du quartier et des quartiers avoisinants et atteint son taux de fréquentation le plus fort à l’approche du « Bac ».pour les révisions. Ecoliers, collégiens, lycéens viennent s’inscrire pour une somme modique et bénéficient de cours de soutien en français, anglais et mathématiques ; Des animateurs bénévoles, des enseignants en retraite, sont là pour aider et encadrer les élèves. Les plus vulnérables sont pris en compte et peuvent bénéficier d’une aide spécifique. En parallèle des ateliers pédagogiques et interculturels sont menés sans se départir des thématiques en relation avec le patrimoine. Musique, théâtre sont aussi proposés au grand bonheur des élèves souvent privés d’activités culturelles au sein de leur établissement. Salvadore, bénévole à l’association interculturelle « EL JISR », s’y dévoue avec tout son cœur tous les mardis dans le cadre d’un atelier d’animation musicale pour les enfants. Des ateliers contes et travaux manuels s’y déroulent aussi de manière perlée Les matinées du jeudi quant à elles sont consacrées aux femmes pour des cours de gymnastique et de yoga. La bibliothèque organise au moins 05 évènements dans l’année pour célébrer différentes journées nationales et mondiales.

Soucieuse de ses lecteurs et de la fréquentation de la bibliothèque, Sœur Veronica responsable à Dar Bencheneb accompagnée par des jeunes collaboratrices entre autres, Madame Feraoune Soraya, tente, innove, pour faire de la bibliothèque « un véritable laboratoire d’enseignement et d’apprentissage totalement intégré au développement des compétences du Programme de formation de l’école algérienne. ». D’ailleurs le fonds documentaire constitué à partir de dons d’associations locales et d’Ambassades est sans cesse renouvelé au gré des nouveaux programmes. Dans ce lieu prestigieux du savoir ouvert aux visites touristiques, les jeunes qui, apprécient la beauté, le sérieux et le calme de l’endroit prennent ainsi rendez-vous avec leur histoire et leur patrimoine.

Dalila Ziani
Extrait de la revue Hayat N°238

 

.