Pax & Concordia : patrimoine

Aux oasis sahariennes : épisode 2

Patrimoine
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Du 23 février  au 7 juillet 1903, Monseigneur Guérin, alors responsable des chrétiens pour le Sahara et le père Vellard, tous deux Pères Blancs, parcoururent les oasis sahariennes à dos de chameau. Ils en rapportèrent une description précise des conditions de vie des populations du Grand Sud  pour rejoindre les gens de ces régions sur leur terrain et rechercher les moyens de leur venir en aide, non seulement sur le plan matériel mais aussi sur le plan spirituel.

 [Tous les textes donnés entre guillemets sont extraits du diaire du père Vellard et la carte générale de leur itinéraire est donnée dans l’épisode 1.]


Épisode 2/ Ghardaïa, l’attente du départ

Pour l’Église catholique, la circonscription du Sahara avait été érigée en 1901 sous le nom de Préfecture Apostolique de Ghardaïa et confiée au père Charles Guérin, âgé de 29 ans.

Vue du Ksar de Ghardaïa avec en contrebas le lit de l’oued M’zab

Il était normal que le père Guérin, prenant acte de l'expansion coloniale, cherche à mieux connaître ces régions du territoire de sa juridiction qui devenaient accessibles, ainsi que les populations qui y vivaient. Naturellement, l’administration française avait cherché à s'informer sur ces populations, mais comme on le verra, les informations obtenues étaient loin de la réalité.

Le père Guérin et ses collaborateurs étaient au courant de ces enquêtes et ont souhaité voir sur place quelles pouvaient être les possibilités de contact et de service de ces populations : éducation, soins médicaux, projets de développement. Ils voulaient également se renseigner sur les lieux les plus favorables à l'implantation de leurs institutions.

Le père André Vellard, alors âgé de 37 ans, est en poste à Ghardaïa depuis le mois de septembre 1902, après avoir passé 3 années à El Goléa.

« Le samedi 31 janvier, un télégramme du P. Guérin, qui s'était rendu à Alger, annonçait que l'autorisation de partir aux oasis était accordée ; il me chargeait de hâter les préparatifs. »

« De la préparation dépend tout le voyage. Il ne s'agit pas ici seulement de sa préparation matérielle en vivres, en objets de campement, en moyens de transport. Elle a une trop réelle importance pour être négligée. Il s'agit ici de la préparation intellectuelle et, j'oserais dire, scientifique. Sans elle, on peut, pendant de longues années, parcourir tous les pays du globe sans en retirer le moindre profit: tout est nouveauté, mystère et inconnu; c'est une énigme dont on n'a pas la clé.

Le Ksar de Bounoura (l’une des cinq cités de la vallée du M’zab)

« Longtemps avant le départ, nous avions eu la facilité de recueillir une foule de renseignements sur la géographie physique et politique des régions à visiter, sur leur ethnographie, leur linguistique, leur histoire passée et présente. Lors de nos séjours dans des postes militaires, nous avons eu la bonne fortune de compléter ces renseignements, grâce à la complaisance de Messieurs les Officiers qui, en peu d'années, ont préparé sur les pays dont ils ont le commandement, des travaux du plus haut intérêt, conçus et composés d'après un plan d'ensemble, et qui ont bien voulu nous en donner la communication, et souvent la primeur. »

« Le délai fixé était un peu court pour se procurer de bons chameaux. Il n'y en a pas au Mzab. On doit s'adresser aux Chamba. A cette époque de l'année, tous les animaux sont au pâturage. Il faut donc chercher, à travers de vastes espaces, des nomades décidés à vendre, puis à amener leurs chameaux à Ghardaïa. Un minimum d'une dizaine de jours est au moins nécessaire. Nos confrères de Ouargla, prévenus à temps, auraient eu plus de facilités que nous, car ils habitent, pour ainsi dire, la terre classique du chameau.

« Nous dûmes donc nous contenter un peu des bêtes qu'on nous présenta. Il y en eut de bonnes, il y en eut de moins bonnes. Notre marche en fut parfois gênée. »

 «Ne nous attardons pas davantage : les préparatifs sont terminés, et notre flotte est sous pression, à l'ancre dans la cour de notre maison de Ghardaïa.

Il est temps de partir.»

Dimanche 22 février

La maison des Pères Blancs de Ghardaïa est au fond vers la droite

« Enfin, tout est prêt. Nous recommandons une dernière fois notre voyage à Dieu et à la Vierge Marie, et notre flotte, toutes voiles dehors, s'ébranle à 4 heures de l'après-midi, et descend l'Oued M’zab pour remonter le plateau pierreux qui s'étend entre Beni Isguen et l'Oued Metlili. Cette première marche s'effectue sans incident. L'usage des caravanes est de partir la veille du jour fixé, à cause des lenteurs d'un premier démarrage. Le temps est splendide, mais la nuit tombe rapidement. »

Lundi 23 février. Départ à 6h30 / Étape: 18 + 17 = 35 km

« Nous achevions notre café quand le P. Guérin, accompagné de Tahar, arrive vers 6h30 et continue sa route sur Metlili. Je reste avec la caravane et, à 11h30, je les retrouve chez le Caïd du Ksar [village, souvent fortifié]. Les chameaux s'arrêtent un instant pour souffler, puis se dirigent sur Sebseb.

« A Metlili, le Caïd tient absolument à nous offrir la diffa [repas d'honneur] dans la maison des hôtes. Nous acceptons l'offre de Kaddour qu'un refus aurait mécontenté. Nous arrivons à 5 heures à Sebseb. Les chameaux s'abreuvent. Nous campons à un kilomètre au sud du bordj [enceinte fortifiée], afin d'éviter pendant la nuit des substitutions, à notre désavantage, dans notre caravane. Les Chamba de Metlili, coutumiers du fait, ont pris l'habitude, lors du passage des convois militaires, d'enlever les bons chameaux loués à Ghardaïa et de les remplacer par des malingres et des éclopés. C'est ce qu'on appelle le « coup de Sebseb». Nous faisons bonne garde et rien de désagréable ne survient. »

Dimanche 1er mars. Départ à 5h / Étape: 16 km

Un chameau qui s'enfuit ainsi la nuit, peut faire 120 km en 24 heures

« Nous nous levons une heure plus tôt afin d'arriver à El-Goléa avant la messe. Les sokhkhar buvaient leur café après que le chargement eut été terminé. Un chameau - le meilleur - est pris de panique soudaine, on n'a jamais su pourquoi! Il s'enfuit au galop, lançant sa charge par- dessus bord. Effrayés par le bruit, les autres chameaux l'imitent et le suivent: naufrage et débâcle. Il fallut toute la perspicacité de nos hommes pour arrêter la débâcle de nos vaisseaux, partis à la dérive au milieu des ténèbres, et les ramener au camp, sauf l'auteur premier de ce naufrage. A la lueur de la lanterne, Barka en relève les traces et, monté sur un méhari, s'élance à sa poursuite pendant que nous calmons, non sans peine, la frayeur de nos craintifs animaux. Un chameau qui s'enfuit ainsi la nuit, court jusqu'au lever du soleil, s'arrête un peu pour brouter, et court encore pour rejoindre son point de départ ou son pays d'origine, c'est-à-dire Ghardaïa. En la circonstance, il peut faire ainsi 120 km en 24 heures!

« Cette perspective n'avait rien de bien séduisant pour nous. Après une poursuite de 20 kilomètres, Barka put se rendre maître du fugitif.

« Pendant ce temps, nous répartissons la charge sur les autres chameaux. Il en résulte une heure de retard. Les premiers kilomètres se font lentement, parce que le moindre bruit, le plus petit mouvement brusque ou insolite, seraient de nature à provoquer une nouvelle panique. Nous n'arrivons à El-Goléa qu'à 8h, juste à temps pour assister à la grand'messe. Repos général dans l'après-midi. »

Luc Feillée (CCDS Ghardaïa)

Prochain épisode : 3/ Halte à El Goléa

 

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