Pax & Concordia : patrimoine

Capterre : valoriser l'architecture traditionnelle

Patrimoine
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Au centre de Timimoun, un beau bâtiment en terre, l’Oasis rouge, relativement récent : il date de 1917, abrite le Centre algérien du patrimoine culturel bâti en terre (CAPTERRE) dont l’objectif est de réhabiliter l’image de l’architecture de terre et de valoriser le patrimoine culturel bâti en terre et des savoir-faire s’y rapportant.

Il est plus de 17 heures quand je frappe à la porte de CAPTERRE. A ma grande surprise on m’ouvre. La directrice, madame Yasmine Terki est absente, mais je suis reçue par un jeune homme, les mains couvertes de boue s’activant sur un ouvrage en adobes (ou briques de terre séchée), dans la cour de l’établissement. C’est le sous-directeur de CAPTERRE. Il est architecte, diplômé de l’école d’architecture d’Alger, en poste à CAPTERRE depuis 2014 (1). Il a répondu très volontiers à nos questions.

 

Quel est l’intérêt de construire en terre ?

Il est multiple : la construction utilise un matériau local, disponible, qui ne demande aucune énergie pour être transformé et qui est recyclable. Elle favorise l’économie locale puisque l’essentiel du budget de la construction est la main d’œuvre. Mais surtout ce matériau possède des qualités techniques très intéressantes : il régule l’humidité, apporte un confort thermique et phonique.

Une construction en terre est-elle solide ?

Oui puisque des ksour construits en terre résistent, pour certains, depuis 15 siècles. Il faut simplement faire une assise solide pour éviter que la pluie ne sape les murs et assurer une couverture étanche : dans le sud un simple enduit de chaux suffit à assurer la protection. On peut aussi construire en hauteur : à Shibam, au Yémen, il existe des constructions de terre de 8 à 10 étages.

Pourquoi aujourd’hui les habitants de Timimoun ne construisent-ils plus en terre ?

Tout d’abord, à Timimoun les maisons bâties en terre sont toujours habitées, la ville abrite l’un des plus grands ksour en terre d’Algérie, ce qui d’ailleurs a motivé l’implantation de CAPTERRE dans ce lieu. Pourtant on assiste à la destruction de ces maisons en terre et à leur reconstruction en parpaing défigurant ainsi le Ksar. Il y a plusieurs raisons à cela. D’abord, la population, et c’est normal, veut accéder à la modernité, mais on lui a fait croire que la modernité ne pouvait pas faire bon ménage avec la tradition. Les gens ne veulent plus habiter dans des maisons construites avec des matériaux associés à la pauvreté. On a dévalorisé l’habitat en terre en le considérant comme habitat précaire. Ainsi, les financements publics pour la modernisation d’une maison en terre sont, encore aujourd’hui, accordés à condition que la maison soit détruite et reconstruite en matériau moderne. Les techniciens et architectes formés à l’école du béton voient l’adobe comme un matériau dangereux.

Que fait CAPTERRE pour réhabiliter l’image des maisons en terre ?

Il y a eu perte du savoir faire en matière de construction en terre en Algérie. En effet, dans les structures de formation traditionnelles, aucun enseignement n’est donné aux architectes, ingénieurs et maçons sur ce mode de construction. Plusieurs axes d’actions sont menés :

Formation

Une première action de CAPTERRE a été d’identifier les artisans capables de construire en terre ; l’établissement cherche à obtenir pour ces artisans une carte attestant leur savoir faire. Actuellement il travaille à la création de deux filières de formation professionnelle portant sur la construction en adobe et les enduits de terre.

CAPTERRE a également organisé des formations en direction du personnel technique des services déconcentrés de l’État des wilayas d’Adrar et Tamanghasset et d’autres en direction des bureaux d’études en architecture de ces mêmes wilayas.

Chaque mois une initiation d’une semaine à la sculpture murale en terre est ouverte au grand public. La première expérience a été réalisée en 2016 avec des jeunes de 17 à 19 ans, sans niveau requis et issus du milieu associatif local.

Depuis, cette formation est ouverte à tous et les participants des autres wilayas sont hébergés gratuitement à l’auberge de jeunesse.

Actuellement c’est le personnel technique de CAPTERRE qui est en formation sur place. Cette formation s’inscrit dans le cadre d’un projet de partenariat institutionnel entre le CAPTERRE et CRATerre, Centre Mondial de la Construction en Terre de l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble. Ce projet se déroule sur trois ans : une année de formation théorique, une deuxième année qui sera consacrée à la réhabilitation d’une maison du Ksar et une troisième à la réalisation d’une construction neuve en terre. Des experts en architectures de terre, venus du monde entier, se relaient à Timimoun pour assurer cette formation.

Recherche

En matière de recherche, CAPTERRE s’inscrit dans la recherche développement : comment par exemple mécaniser le processus de moulage des adobes en remplacement du façonnement manuel, de manière à faciliter le travail et banaliser l’utilisation du matériau.

CAPTERRE dispose d’une bibliothèque de 800 titres. Un laboratoire de recherche est en projet.

CAPTERRE apporte son aide technique, sous forme de conseils, aux promoteurs publics ou privés qui souhaitent réaliser une construction en terre. Ainsi la BNA les a sollicité leur avis pour leur projet de réalisation d’une maison d’hôte en terre...

Animation 

Des ateliers ludiques sont organisés chaque mardi après-midi dans le Ksar de Timimoun en direction des écoliers de la ville à des fins de promotion du patrimoine bâti en terre. Les enfants y sont initiés à la production de maquettes de maisons en terre et à la sculpture murale sur argile, spécifique à l’Art zénète du Gourara. A la fin de la session annuelle, qui s’étend d’octobre à avril, un concours des meilleurs œuvres sera organisé à l’occasion du mois du patrimoine.

Actions de promotion

Des journées « portes ouvertes » sont organisées régulièrement, notamment au moment du Sbua où Timimoun attire un très grand nombre de visiteurs.

Des associations du patrimoine, comme Tifaou Dziri et les Sables d’Or sont associées aux travaux de CAPTERRE.

Enfin, depuis 2015, CAPTERRE participe à la foire aux bâtiments BATIMATEC, où il tient un stand

CAPTERRE donne l’image d’un organisme vivant, inventif et constructif. Gagnera-t-il son pari de faire de la construction en terre un projet attractif pour la population locale ? Pour y arriver il souhaiterait que l’Etat fasse des commandes pour des constructions contemporaines en terre ce qui entrainerait l’adhésion des populations et du travail aux compétences qui émergent dans ce domaine.

Déjà pourtant certains habitants de Timimoun s’interrogent sur leur choix d’un matériau « moderne »; en effet, l’été dernier, en pleine canicule, une panne de courant a jeté les habitants des maisons en parpaing dans la rue tant leur intérieur était étouffant, tandis que les habitants des maisons en terre poursuivaient tranquillement leur sieste.

Marie-France Grangaud

https://www.facebook.com/CAPTERRE

 

Notes

(1) De fait, l’accueil des visiteurs est une tradition dans cet établissement public à caractère administratif ; une autre fois c’est un technicien chargé de la formation en sculpture sur terre qui nous accueillera mes petits enfants et moi-même, là aussi en fin de journée, et répondra à son tour à toutes nos questions.