Pax & Concordia : patrimoine

ALGER - GHARDAIA EN "PATACHE" (diligence) EN 1900

Patrimoine
Typography
Informations recueillies en Janvier 1958 par le Père BOUQUET auprès du Père DAVID qui a vécu cette aventure.
regardsIl faut aujourd'hui moins de 19 heures en empruntant les moyens normaux pour aller d'Alger à Ghardaïa. (en 2017, vous pouvez parfois mettre 6h en voiture…) En avion, les 630 km qui séparent ces deux villes, sont "avalés" en 1 heure 45 minutes de vol.
Qu'en pense ton grand-père qui, en 1900, mettait 6 jours et 5 nuits, soit 132 heures, pour le même trajet ?
Nos vieux parents, secoués dans les "pataches" , abandonnés à l'improviste en plein désert parce qu'un cheval a crevé, ne nous donnent-ils pas l'exemple de patience, de ténacité, d'endurance, de saine résignation ?

Donc, en ce temps-là, il fallait 6 jours et 5 nuits pour aller de la mer à Ghardaïa. Les étapes étaient les suivantes:

Alger - Blida - Berrouaghia: en train à vapeur (7 heures de train) .
De Berrouaghia à Boghari, en diligence, la "patache". Vitesse moyenne: 6 à 7 km/heure. A Boghari, repos de quelques minutes, puis la patache repart avec des chevaux tout neufs (!) pour atteindre, vers midi le lendemain, Aïn Oussera. Là, il y a repos jusqu'à 2 heures du matin.

Puis en route, toujours en patache, pour arriver à "Rocher de Sel" à midi. Comme le chemin descend, ça va vite. Sauf dans les mauvais passages, où tout le monde descend pour pousser...! A "Rocher de Sel", changement de patache: la nouvelle est d'un style plus saharien, c'est-à-dire plus déglinguée. On file maintenant sur Djelfa.

03112017 patache02Le soir, grand événement à Djelfa: la patache arrive, annoncée par les vibrants coups de fouet en l'air du cocher. La population s'attroupe, en désordre, devant le "bolide" poudré et crotté. A 2 heures du matin: re-départ. La patache roule vers Laghouat.

Mais arrêt forcé à Aïn el Ibel pour attendre le courrier qui vient de Messaad. S'il est là à l'heure, on repart pour arriver glorieusement à Laghouat vers 10 heures du matin. Glorieusement, oui, car tu auras poussé avec les autres pour passer l'Oued Mzi: le pont actuel n'existait pas encore. Si, par malheur, ce jour-là, l'Oued est en crue, équipage et passagers n'ont qu'à attendre la décrue: cela peut durer longtemps.
Le Père David raconte que lui et son compagnon furent arrêtés ainsi par l'Oued Mzi et, comme le cocher ne voulait pas les faire passer, ils décidèrent de suivre à pieds la diligence à travers l'Oued (dangereux). Inutile de vous dire dans quel état pouvait se trouver la gandourah à l'arrivée. Ils avaient eu de l'eau jusqu'à la poitrine.
A Laghouat, repos et changement de bourriques. Puis départ vers Ghardaïa:
- en hiver, départ de Laghouat vers 7 ou 8 heures pour Tilrempt. Arrivée prévue dans la soirée après une randonnée à brides abattues, en brûlant l'arrêt de Boutrekfine (Bordj situé à 30 km au sud de Laghouat). A Tilrempt, repos et repas.
- en été, départ de Laghouat à 3 heures du matin. A moins d'une roue crevée (pardon: cassée) < en quel cas il faudra attendre le dépannage (parfois 2 jours) >, l'arrivée à Tilrempt est prévue pour midi environ.
Départ de Tilrempt vers 2 ou 3 heures du matin. On roule le reste de la nuit, et Berriane se présente dans la matinée. Arrêt ? Point ! On a hâte maintenant d'arriver. A Berriane, on change les bêtes. On se rafraîchit. Et ouste... en avant pour la dernière étape.
A 10 heures, en principe, on arrive à "l'Escargot" (vieille route de Ghardaïa qui tourne sans cesse sur elle-même dans la descente de la dernière montagne de pierres avant l'arrivée à l'Oued Mzab). A l'Escargot, tout le monde doit descendre: les freins ne sont pas assez puissants pour retenir voiture et passagers... et le ravin est proche ! Tout le monde descend donc, laissant cocher, chevaux et bagages se débrouiller seuls. Traverser l'Oued et arriver en ville, il faut bien 2 bonnes heures à la patache. Mieux vaut pour les voyageurs gagner Ghardaïa à pieds. Ca va plus vite !

Coût du voyage: 500 à 600 francs-or, soit environ 60.000 francs de la monnaie actuelle (en 1958).
03112017 patache03
Les routes empruntées par les pataches s'appelaient "routes ferrées", ce qui veut dire "routes empierrées", souvent démolies par les crues, ensablées, etc.
La patache transportait 30 personnes, bien tassées. Elle est tirée par 6 chevaux, remplacés tous les 30 km sans compter les chevaux qui crèvent en route. Quelquefois, on ajoutait un cheval de "flèche" qu'on appelait le "galérien", chargé d'entraîner les autres.
Les voyageurs, serrés sur des bancs de bois, avec des couffins entre les pieds, des coqs, des poules, la poussière, les cahots, la chaleur ou le froid, le dormeur qui vous tombe dessus, le bâton du riche nomade, les crachats du fumeur de kif, les ronflements, les mélopées, les conversations des marchands de moutons, les cris du cocher, l'arrêt de la diligence dans la nuit: descendez tous! Il faut pousser !

Quelle aventure !

Avec tous nos remerciements aux Pères Blancs pour nous avoir autorisés à publier ce texte, ainsi que les photos qui l’accompagnent.

1 Le mot « Patache » tient son origine à : 1793 «diligence peu confortable où l'on voyage pour un prix très modique» (Actes du Comité du Salut public, 5 avr., t.III, p.11 ds Brunot t.10, p.900); b) 1862 «mauvaise voiture» (Hugo, Misér., t.1, p.301). Empr. à l'espagnole. pataje «navire, bateau de guerre léger» (1526 ds Cor.-Pasc., puis, sous l'infl. du français.: patache en 1591, ibid.), prob. empr. à l'arabe. baṭăs «bateau à deux mâts» qui est lui-même sans doute un empl. subst. de l'adj. baṭās̆ «rapide». V. FEW t.19, pp.30b-31a.
2 Berrouaghia était le terminus du train en 1900. En 1910, le train arrivera à Boghari; en 1920, à Aïn Oussera (ex-Paul Cazelles) et, en 1925, à Djelfa, terminus actuel
3 Cette distance pour le changement des chevaux était rarement respectée.