Lire les Écritures, entendre la Parole.

Lecture en Église.

Nous recevons la Parole dans une communauté de foi. Dieu se révèle à un peuple et engage avec lui un dialogue de salut:

La Révélation, qui est la relation surnaturelle que Dieu lui-même a pris l’initiative d’instaurer avec l’humanité, peut être représentée comme un dialogue dans lequel le Verbe de Dieu s’exprime par l’Incarnation, et ensuite par l’Évangile. Le colloque paternel et saint, interrompu entre Dieu et l’homme à cause du péché originel, est merveilleusement repris dans le cours de l’histoire. L’histoire du salut raconte précisément ce dialogue long et divers qui part de Dieu et noue avec l’homme une conversation variée et étonnante. C’est dans cette conversation du Christ avec les hommes que Dieu laisse comprendre quelque chose de lui-même, le mystère de sa vie, strictement une dans son essence, trois dans les Personnes; c’est là qu’il dit finalement comment il veut être connu : Il est Amour, et comment il veut être honoré et servi; notre commandement suprême est l’amour. Le dialogue se fait plein et confiant; l’enfant y est invité, le mystique s’y épuise. [Paul VI, L’Église du Christ Jésus (Ecclesiam suam) 72.]

 

Dieu parle donc à Son peuple à travers les événements de son histoire, des mots humains, des expériences d’hommes. L’accès à la Parole de Dieu, au Dieu-qui-se-communique, son écoute, son accueil passent par cette structure permanente et obligée: la communauté. Pour entendre la voix de Dieu vivant aujourd’hui, nous devons accepter de la recevoir d’une communauté de foi, l’Église, dont nous croyons qu’elle garde la mémoire vivante de l’Alliance nouvelle en Jésus-Christ. Cette Église écoute, célèbre et transmet la Parole dans la liturgie, la prédication, la catéchèse, le témoignage, etc. Elle a reçu de Jésus l’Esprit Saint pour interpréter exactement son sens à condition qu’elle s’y soumette et qu’elle ne prétende pas la posséder, l’enfermer ni la manipuler au gré de ses intérêts. Dans cette Église, les évêques, successeurs des apôtres, ont la charge de veiller à la transmission fidèle de la Tradition et des Écritures:

« Il revient aux évêques “dépositaires de la doctrine apostolique” (S. Irénée), d’apprendre de manière convenable aux fidèles qui leur sont confiés, à faire un usage correct des Livres divins, surtout le Nouveau Testament, et, en tout premier lieu, des Évangiles, grâce à des traductions des textes sacrés: celles-ci seront munies des explications nécessaires et vraiment suffisantes afin que les enfants de l’Église fréquentent les Écritures sacrées avec sécurité et profit et s’imprègnent de leur esprit ›› (Vatican II, La Révélation divine, 25).

Lecture du « cœur ››.

Une parole qui nourrit et qui brûle le cœur, comme celle de Jésus aux disciples d’Emmaüs (Luc 24, 31) alors qu’il interprétait pour eux les Écritures qui le concernaient : voilà ce que nous cherchons dans la lecture de la Bible. Il ne s’agit pas d’abord d’acquérir des connaissances sur Dieu mais de vivre de Sa Parole. L’évangile de Jean nous trace l’itinéraire du disciple à la rencontre de son maître lorsque Jésus dit à Nicodème : « A moins de renaître d’eau et d’Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu ›› (Jean 3, 5). On ne peut aborder la Bible qu’après avoir purifié son cœur de tout désir égoïste pour se rendre disponible à la Parole qui nous transmet les appels du Tout-Autre. La lecture de la Bible suppose donc une conversion du cœur: on ne peut la comprendre si l’on est animé par la simple curiosité ou préoccupé seulement d’en analyser littéralement les textes. En retour, la Bible entraîne dans une conversion et l’engagement de notre vie sur la Parole du Seigneur qu’elle dorme à entendre. Elle permet de « faire la vérité pour parvenir à la lumière ›› (voir Jean 3, 21). C’est dans ce va-et-vient permanent, entre le texte et la vie, la lecture et l’engagement, que l’Écriture délivre son message et permet d’accueillir le Dieu vivant qui parle au cœur du croyant.

Une lecture plurielle.

Il peut y avoir plusieurs lectures de la Bible selon le lieu où elle est lue, le point de vue à partir duquel elle est interrogée, la perspective de la recherche du lecteur. Chaque lecture est ainsi marquée et limitée; ainsi des théologiens de la libération mettront en relief la libération de l’Exode dans un contexte d’oppression et d’injustice et une lecture « politique ›› de la Bible. Engagée, une lecture croyante ne peut se réduire cependant à un seul aspect des Livres. Elle ne peut pas s’enfermer dans une interprétation partielle : le sens naît de la confrontation des diverses approches. Parler d’une lecture plurielle de l’Écriture, ce n’est pas donner droit non plus à n’importe quelle interprétation. La cohérence de la foi est un critère essentiel et cela, dès les premiers balbutiements de la Révélation :

« S’il surgit au milieu de toi un prophète ou un “visionnaire” même s’il t’annonce un signe ou un prodige et que le signe ou le prodige qu’il t’avait promis se réalise -, s’il dit: “Suivons et servons d’autres dieux », des dieux que tu ne connais pas, tu n’écouteras pas les paroles de ce prophète ou les visions de ce visionnaire, car c’est le Seigneur votre Dieu qui vous éprouvera de cette manière pour savoir si vous êtes des gens qui aimez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur et de tout votre être ›› (Deutéronome 13, 2-4).

Car le texte n’est que le signe (sacrement) de la présence de Quelqu’un que l’on ne peut réduire à une dimension de la rencontre. L’Église invite tout chrétien à écouter le Dieu qui parle en Jésus-Christ car plus que des « gens du Livre ›› comme nous appelle le Coran, nous sommes les serviteurs du Dieu vivant manifesté par la personne de Jésus, son Verbe fait homme (CET 7, 108). Il s’agit d’apprendre par la lecture fréquente des divines Écritures « la science éminente de Jésus-Christ ›› (Philippiens 3, 8). « En effet, l’ignorance des Écritures, c’est l’ignorance du Christ ›› (saint Jérôme).

« Que volontiers [les chrétiens] abordent le texte sacré lui-même soit par la sainte liturgie imprégnée des paroles de Dieu, soit par une pieuse lecture, soit par des cours appropriés et par les autres moyens qui, avec l’approbation des pasteurs, se répandent partout de nos jours d’une manière digne d’éloges. Qu’ils se rappellent aussi que la prière doit aller de pair avec la lecture de la Sainte Écriture, pour que s’établisse le dialogue entre Dieu et l’homme ›› (Vatican II, La Révélation divine, 25).

Dieu est plus grand.

Fréquenter la Bible c’est donc s’habituer aux « mœurs de Dieu ››, se taire devant Lui, accepter d’être dérouté par Ses manières d’agir et de Se communiquer en Jésus, dans l’humilité et l’apparente impuissance de la croix. En fréquentant l’Ancien Testament, malgré la distance culturelle, les difficultés parfois insurmontables de textes obscurs, nous entrons dans la pédagogie de Dieu à notre égard. Comme Il conduisit le peuple juif, Il nous conduit par les montagnes et les déserts et nous révèle qui Il est et qu’Il est présent à notre recherche avant même que nous Le connaissions. Dans notre effort de compréhension de l’Ancien Testament, nous réalisons la nécessité de traduire et donc d’interpréter correctement avec nos mots d’aujourd’hui, dans nos diverses cultures, le message qu’il véhicule. Pour demeurer Parole vivante, agissante, révélatrice, la Bible doit s’incarner dans les cultures des croyants comme Jésus est entré dans un peuple déterminé et a été façonné par la culture juive. Son message n’est pas universel parce qu’il échapperait aux contingences et serait abstrait : il est universel parce qu’il est concret et qu’il rejoint chaque être particulier dans sa chair et son esprit. Même alors, écouter la Parole, lire et relire les Écritures, c’est recevoir de cette lecture même la conviction que Dieu est plus grand que ce que nous pouvons concevoir à Son sujet. Il parle aussi dans les événements et se communique à toutes les nations par des voix multiples dont la Bible elle-même est parfois l’écho (sagesses babylonienne ou égyptienne, par exemple). Écouter Dieu, c’est donc être attentif à toutes ces voix qui nous parviennent de l’expérience spirituelle des autres chercheurs de Dieu et, plus largement, de toute l’humanité.

 

Pierre Claverie & les Évêques du Maghreb chapitre premier, pp. 26-30

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