Béatification


Gen Verde - My Last Thought

Le groupe musical international Gen Verde, sur la place Saint Pierre au Vatican, dédie une chanson aux moines de Tibhirine.

 

El Watan : Jean-Paul Vesco. Evêque d’Oran : «La béatification des martyrs chrétiens d’Algérie est un signe de fraternité !»

Revue de presse
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Source : elwatam.com
La célébration de la béatification de Monseigneur Claverie et de ses 19 compagnons — parmi lesquels les 7 moines de Tibhirine — aura lieu le samedi 8 décembre 2018, en la basilique de Santa Cruz à Oran. Aussi, c’est dans ce contexte que l’actuel évêque d’Oran, Mgr Jean-Paul Vesco, a bien voulu répondre à quelques-unes de nos questions.

Vous êtes l’évêque de la ville d’Oran. quel est votre rapport à la société oranaise et comment voyez-vous «le vivre-ensemble» dans une société comme Oran ?

Depuis l’indépendance de l’Algérie et l’appel du cardinal Duval lancé aux prêtres, religieux et religieuses de rester en Algérie afin de participer à la construction d’une société nouvelle, notamment en maintenant ouverts les dispensaires et les écoles à la rentrée 1962, l’Eglise catholique n’a eu de cesse d’être autant qu’elle le pouvait un acteur constructif de la société civile.

Bien que constituée majoritairement de personnes qui ne sont pas de nationalité algérienne, l’Eglise catholique se veut une église citoyenne, non pas au sens où elle revendique des droits politiques, mais au sens où elle revendique le droit d’exercer pleinement ses devoirs de citoyen. C’est un bonheur pour moi, à Oran, de sentir auprès des autorités de la ville et de la wilaya, des acteurs du monde associatif, des autorités spirituelles que notre présence est en général bienvenue dans la vie sociale et culturelle de la ville. C’est une manifestation très concrète et très signifiante de cette volonté de «vivre ensemble» qui est un enjeu vital à l’échelle mondiale.

Le centre Pierre Claverie d’Oran, situé à St-Eugène, ne se contente pas d’être une simple église dédiée aux pratiquants de confession catholique. Il s’agit également d’un véritable centre culturel qui organise, périodiquement, plusieurs activités (conférences, spectacles, etc.), et à chaque fois l’engouement du public est toujours le même. Quel est votre sentiment à ce sujet ?

Le centre diocésain Pierre Claverie, siège de l’évêché et de la cathédrale, est un des lieux principaux de prière des chrétiens le vendredi. Mais les six autres jours de la semaine, c’est un lieu mis au service de la société civile de bien des manières : centre d’artisanat féminin, bibliothèque et activités pour enfants, aide d’urgence aux personnes en migration, accueil d’activités d’associations partenaires, conférences… J’aime voir ce lieu ouvert sur l’extérieur et je suis reconnaissant de la confiance qui nous est faite.

Que voulez-vous dire en parlant de confiance ?

Il en faut de la confiance à des parents pour nous confier leurs enfants, même le temps d’une après-midi. Cette confiance me bouleverse et elle n’est pas déçue. Dans leur simplicité apparente, ces activités ont beaucoup de prix. Parfois, le Français que je suis essaie d’imaginer une petite ville de France ou d’ailleurs en Europe et des parents de tradition chrétienne qui confieraient leurs jeunes enfants à la mosquée, en toute confiance, parce qu’ils penseraient que c’est bon pour eux… difficilement imaginable, tant il faudrait que des barrières tombent de part et d’autre. C’est possible ici en Algérie, et c’est un bien précieux dont il faut prendre soin. C’est dans ce même esprit que nous avons eu à cœur de placer notre salle de conférence sous le patronage de l’Emir Abdelkader.

Pourquoi le choix de la béatification des 19 martyrs chrétiens d’Algérie s’est-il porté sur la ville d’Oran et non sur Alger ou Annaba ?

 
Le choix de la ville d’Oran en Algérie a été motivé par le fait que parmi les 19 religieux, il y a Pierre Claverie qui était évêque d’Oran, et c’est lui, en tant qu’évêque, qui est placé en tête des 19 bienheureux d’Algérie. C’est la motivation formelle du choix d’Oran. Mais il en est une autre : Pierre Claverie a été tué dans la nuit du 1er août 1996 par une bombe placée contre la porte de l’actuel évêché. Son sang a été mêlé à celui d’un jeune musulman de Sidi Bel Abbès, Mohamed Bouchikhi, qui était allé le chercher à l’aéroport cette nuit-là. Ce signe du sang mêlé est riche de sens et le choix de la ville d’Oran est là pour le signifier.  A vrai dire, les débats n’ont pas porté sur le choix de telle ou telle ville en Algérie, mais sur le fait de célébrer cette béatification en Algérie ou hors d’Algérie. Le souhait des évêques d’Algérie était de pouvoir vivre cet événement en Algérie, et nous sommes heureux que ce souhait ait été aussi celui des autorités du pays. Il n’y aurait guère eu de sens de vouloir faire mémoire de la volonté de ces 19 membres de l’Eglise de rester dans un pays et auprès d’un peuple au prix de leur vie, et de célébrer cet événement en dehors de ce pays et loin de ce peuple qu’ils aimaient et qui les aimait !

L’église de Santa Cruz fait partie intégrante du patrimoine d’Oran. Elle vient d’être restaurée «dans les règles de l’art». Racontez-nous comment est né le projet de sa restauration et les différents «périples» par lesquels vous êtes passés avant la réception de l’édifice restauré le printemps dernier ? 

Ce projet de restauration s’inscrit dans la suite de la restauration de Notre-Dame d’Afrique à Alger. Ebranlée dans ses fondations par le séisme de 2003, la basilique nécessitait des travaux de grande ampleur qui ne pouvaient pas être assumés par l’Eglise. C’est dans ce contexte qu’a été imaginé et mis en œuvre un partenariat public-privé impliquant des partenaires algériens et étrangers. C’est un modèle assez inédit pour permettre la sauvegarde du patrimoine historique et culturel du pays. L’architecte et l’entreprise générale ont été choisis pour leur expertise en matière de restauration de monuments historiques, notamment la basilique Notre-Dame de la Garde à Marseille. C’est ce modèle de partenariat, avec le même architecte et la même entreprise, qui a ensuite été retenu pour la restauration de la basilique Saint Augustin à Annaba, puis pour celle de Notre-Dame de Santa Cruz. Le sanctuaire Notre-Dame de Santa Cruz était en effet menacé lui aussi dans sa structure et avait besoin d’une restauration en profondeur. Nous avons été fortement encouragés et soutenus dans ce projet par le wali d’Oran.  Le soutien humain et financier des pouvoirs publics, tant au niveau local que national, a été décisif dans la période de récession économique que le pays a connue ces dernières années. Sans ce soutien, le projet n’aurait pas pu être mené à son terme dans de telles conditions de qualité.

Y a-t-il des projets pour la restauration d’autres églises à Oran, ou même dans le reste du pays ?

A ce jour, il n’y a pas de projet en cours pour de nouvelles restaurations d’édifices religieux chrétiens. Il nous faut faire vivre et entretenir ceux qui ont été restaurés ! Notre-Dame d’Afrique vient de faire l’objet de travaux d’entretien conséquents, dix ans après sa réhabilitation, ce sont des choses normales. Mais les trésors patrimoniaux ne manquent pas en Algérie et ce type d’entreprises et de partenariats entre les pouvoirs publics et les initiatives privées sont à encourager. Ils permettent de décupler les énergies, chacun pouvant donner ce qu’il a à donner.

Il y a quelques mois de cela, certaines rumeurs affirmaient que le pape François allait faire le déplacement en personne à Oran pour procéder à la béatification des martyrs chrétiens assassinés durant la décennie noire. Finalement, ce sera son envoyé personnel, en l’occurrence le cardinal Angelo Becciu, préfet de la Congrégation des causes des saints, qui fera le déplacement. Pourquoi le Pape ne viendra-t-il pas ?

C’est vrai que nous souhaitions, et souhaitons toujours, la visite du pape François en Algérie. Il nous semblait que la béatification des 19 membres de l’Eglise catholique tués entre 1994 et 1996 pouvait être une belle occasion. Le Pape est à la fois une autorité spirituelle et un chef d’Etat. En tant que responsables religieux, les évêques d’Algérie ont invité l’autorité spirituelle, le reste n’était pas de notre ressort et mettait en jeu beaucoup de considérations qui nous dépassent. Nous espérons vivement que le moment opportun pour l’Algérie et pour le pape François se présentera dans un temps prochain !

Un dernier mot pour finir…

La célébration à Oran de la béatification de Monseigneur Pierre Claverie, des 7 moines de Tibhirine et des 11 autres sœurs et pères est un événement absolument inédit non seulement en Algérie, mais dans l’histoire de l’Eglise catholique. Je veux croire qu’elle dessinera un grand signe de fraternité dans le ciel d’Oran à destination du monde entier !