Comment l’Église Catholique regarde-t-elle les autres religions ?

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Dialogue islamo-chrétien
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Quel sens pour la mission aujourd’hui ?

© GNNSJDans notre contexte culturel, on n’aime pas beaucoup le mot mission employé par les chrétiens … Pourtant, notre Pape François – que l’on ne peut pas soupçonner d’agressivité vis-à-vis des autres religions, au contraire – nous invite cette année à faire du mois d’octobre un mois « missionnaire » dans le but de réveiller l’Eglise universelle. Alors il m’a semblé que la première chose à faire, c’est d’essayer de comprendre de quoi il s’agit, de le comprendre ici dans notre contexte.

Je voudrais commencer par préciser (1) la notion théologique de mission, car il faut d’abord considérer que c’est la mission de Dieu lui-même, à laquelle il nous invite à participer ; ensuite, je préciserai comment, (2) du point de vue chrétien, on peut essayer de regarder les autres religions, et comment on peut penser le salut de ceux qui ne sont pas chrétiens. Enfin, je reviendrai sur (3) le sens que peut avoir la mission pour nous aujourd’hui.

1) Quand l’Église parle de mission, et c’est très clair dans les textes du Concile Vatican II (1963-1965) qui sont encore notre référence aujourd’hui, il s’agit en fait de notre participation à la mission de Dieu lui-même. Peut-être l’expression vous semble-t-elle étrange, mais il faut comprendre en quel Dieu nous croyons, en tant que chrétiens : nous croyons en un Dieu qui envoie sa propre Parole dans le monde, parmi les hommes. Donc, de ce fait, notre Dieu est missionnaire par nature, il sort de lui-même, en quelque sorte, pour venir chez les hommes. Cela, nous le comprenons grâce à un événement qui est pour nous central dans l’histoire de l’humanité, et qui est la venue de Jésus dans le monde, il y a environ 2000 ans, en Palestine Mais cet événement n’a duré qu’une trentaine d’années dans l’histoire de l’humanité qui compte probablement déjà 2 ou 3 millions d’années ! Et pourtant, pour nous, cet événement nous révèle la manière de faire de Dieu, manière qui consiste à rejoindre l’humanité, et qu’il continue à pratiquer du début à la fin de l’humanité, en envoyant son souffle, son Esprit, qui peut continuer à porter sa parole, et qui peut travailler au cœur de chaque être humain et aussi dans les groupes humains et entre les hommes.

© GNNSJPour nous chrétiens, il y a donc un événement central dans l’histoire de l’humanité : la vie humaine de Jésus, Parole de Dieu, sa mort sur la Croix par amour pour nous, et sa résurrection d’entre les morts qui confirme qu’il peut nous sauver. Cet événement nous apprend la manière de faire de Dieu le Créateur avec l’humanité, que l’on peut appeler la mission de Dieu : il s’approche de cette humanité, il se fait homme, il parle la langue des hommes, il vient même souffrir et mourir parmi nous, pour nous faire comprendre qu’il veut nous sauver, qu’il veut nous faire participer à sa vie divine, qu’il veut nous donner la vraie vie qui est éternelle. Cette manière de faire de Dieu, nous croyons qu’elle est sa manière de faire éternelle : nous croyons que le Souffle de Dieu le Créateur est le même que l’Esprit de Jésus, que nous appelons l’Esprit Saint, et qu’il est présent au cœur de tout homme, et dans les relations entre les hommes, et c’est lui qui vient réaliser, du début à la fin de l’humanité, la mission de Dieu dans le monde. Donc, pour participer à cette mission, il nous faut regarder et agir dans cet Esprit.

2) C’est à partir de là que, petit à petit, l’Église, au cours de son histoire qui n’a pas encore 2000 ans, a essayé d’apprendre à regarder les autres religions. Théoriquement, notre Seigneur Jésus nous a appris, dans l’Évangile, à répondre à la violence et à la haine par l’amour et la paix, par la miséricorde et le pardon, sans perdre le sens de la justice et de la vérité, bien sûr. Malheureusement, à certaines époques du passé, nous avons utilisé la violence et la guerre, par des croisades armées meurtrières et destructrices, et aussi par des discours et des systèmes de pensée qui les justifiaient. Aujourd’hui encore, parce que nous vivons dans un monde en tension, et parce que certains discours politiques cherchent à utiliser la religion pour justifier leur agressivité, nous ne sommes pas à l’abri de ce genre de réactions, qui pourtant nous font honte.

On peut donc trouver beaucoup de manières de regarder les autres religions à partir de la foi chrétienne, mais il n’est pas facile d’en trouver une qui respecte à la fois la réalité profondément humaine et souvent aussi mystique des autres courants religieux, et en même temps le cœur de notre foi chrétienne qui nous demande de croire que c’est par la mort et la résurrection de Jésus que tout être humain peut être sauvé par Dieu. On peut, par exemple, être tellement strict, que l’on va exclure tous les autres : tous ceux qui ne sont pas baptisés dans l’Église ne peuvent pas être sauvés, ils sont condamnés à l’enfer éternel, et je ne sais pas bien ce que l’on fait, quand on pense ainsi, de toutes les générations qui ont précédé la venue de Jésus… On voit bien qu’une telle idée ne colle pas avec notre foi en un Dieu de bonté et de miséricorde… Mais on peut aussi, à l’inverse, vouloir être tellement gentils, tellement ouverts, que l’on va vouloir inclure tous les autres : on en arrive alors à dire que tous les hommes sont chrétiens, du moins tous ceux qui essaient de vivre les valeurs qui sont dans l’Évangile, et qui au fond ne sont que des valeurs humaines, et ainsi on fait de tous les hommes et les femmes de bonne volonté des chrétiens anonymes, quelle que soit leur religion, ou leur absence de religion… Cependant, si nous croyons en un Dieu qui respecte l’humanité, qui connaît personnellement chacune de ses créatures avec son histoire personnelle et tout le contexte humain dans lequel chacun évolue, on voit bien que cette inclusion forcée dans l’Église ne colle pas non plus avec ce que nous croyons de Dieu. Alors comment faire, comment penser que Dieu peut rejoindre et sauver tout homme, et que pourtant c’est bien par la mort et la résurrection de Jésus qu’il le fait ?

© GNNSJA mon avis, une première chose nécessaire, c’est déjà d’ajuster notre regard sur nous-mêmes, en tant que chrétiens, et de bien voir que nous ne sommes pas si différents des autres hommes, dans notre manière de chercher la vraie vie : tous, nous sommes en chemin ! Tous, nous avons besoin d’être sauvés du mal et de la mort, personnellement et collectivement, et personne ne peut prétendre avoir la recette pour accéder à ce salut par soi-même. Il nous faut donc d’abord entrer dans une certaine humilité, vis-à-vis des autres et vis-à-vis de Dieu. D’ailleurs, de temps en temps, nous sommes saisis d’admiration devant la bonté humaine de quelqu’un qui n’est pas de notre religion, et nous avons l’intuition que cette bonté nous parle de Dieu, qu’elle vient de Dieu. Nous, nous croyons que Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, et nous croyons que, ce salut, que j’aime appeler aussi la vraie vie, il l’a offert à tous dans la mort et la résurrection de Jésus, à travers laquelle il nous transmet aussi son Esprit : il ne nous reste plus qu’à l’accueillir. Cet Esprit, il peut habiter la conscience de tout homme, et tout homme qui suit la voix de sa conscience se laisse conduire par lui. Mais nous croyons que cet Esprit travaille aussi dans les groupes humains, dans la mesure où ils cherchent ensemble la vraie vie, et donc il est probable qu’il travaille aussi dans les autres religions, dans une certaine mesure ; je dirais dans la mesure où elles humanisent l’homme et le rendent plus conforme au projet de Dieu son Créateur.

Ainsi, vous comprenez bien que si nous croyons que cet Esprit de Dieu, cet Esprit de Jésus, est à l’œuvre en tout homme, et en tout groupe humain qui cherche le bien et la vérité, alors, pour mieux connaître cet Esprit, pour mieux connaître notre Dieu et ainsi mieux l’aimer, nous sommes poussés vers une dynamique d’ouverture vers tous les hommes et tous les peuples, dans l’espérance que Dieu a encore quelque chose de lui-même à nous faire comprendre quand nous entrons avec lui dans ce mouvement d’ouverture, de sortie de nous-mêmes, de mission.

© GNNSJ3) Voilà peut-être ce qui pourrait donner encore un sens à la mission aujourd’hui. Pour bien me faire comprendre je reprends les moments de la pensée théologique que j’ai déjà évoquée, en les considérant comme des moments du passé, même si je suis bien conscient que ces manières de penser existent encore dans l’Église aujourd’hui, mais elles ne sont plus majoritaires, et elles ne sont plus portées par ceux qui ont autorité, notamment le Pape. Quand on considérait que les non-chrétiens ne pouvaient pas être sauvés par Dieu s’ils ne croyaient pas explicitement en la Bonne Nouvelle de Jésus le Christ et s’ils n’étaient pas baptisés, alors on cherchait à convertir, presque de force, les membres des autres religions à la foi chrétienne, et on avait parfois pour objectif de la mission de baptiser un maximum de personnes, car on avait l’impression que c’était la seule manière de leur offrir la vraie vie, sans forcément tenir compte de la manière dont Dieu, par son Esprit, avait déjà semé la vie en eux. Mais à l’inverse, si, à certains moments, on a considéré que tous les hommes de bonne volonté étaient déjà des chrétiens anonymes, parce que l’Esprit de Dieu habitait déjà leur cœur et y travaillait, alors on a pu croire que Dieu n’avait plus besoin de nous pour sa mission, que par la présence universelle de son Esprit il travaillait tout seul, et dans ce cas nous aurions été, en quelque sorte, au chômage, nous contentant de vivre une petite vie dans nos petites communautés chrétiennes, mais d’une certaine manière sans participation à la mission de Dieu qui aurait perdu son sens : mais vous voyez bien que par une telle attitude on diminue la vie de Dieu en nous. Nous ne pouvons pas être chrétiens sans être poussés vers les autres, sans participer à ce mouvement de notre Dieu, à sa mission, qui en Jésus nous apprend à nous approcher de tous les hommes et de toutes les réalités humaines. Mais en même temps nous devons avoir conscience, dans ce mouvement missionnaire, que Dieu nous a déjà précédés en chaque être humain par son Esprit, et que c’est cet Esprit qui peut convertir le cœur de chaque homme, d’une manière que Dieu seul connaît. Notre travail à nous, notre mission, c’est d’être témoins de Dieu. Témoins, cela veut dire deux choses : témoigner de la manière dont Dieu habite en mon cœur à moi, par des actes et des paroles en cohérence avec ce que j’ai appris à connaître de Dieu grâce à l’Évangile de Jésus-Christ, grâce à ma vie en Église, grâce à son Esprit qui me conduit intérieurement ; mais être témoin, c’est aussi témoigner de l’action de Dieu que je reconnais dans le cœur de l’autre, dans ses actes et dans ses paroles, parce que je crois que l’Esprit de Dieu me précède en tout homme, quelle que soit sa foi ou sa religion. Et vous voyez que si on entre dans ce genre de relation avec les autres, qui est en quelque sorte un témoignage réciproque et respectueux, on fait ce que Jésus demande le plus souvent à ses apôtres quand il les envoie en mission : on proclame que le Règne de Dieu est proche !

Mais alors, vous allez me dire, est-ce que les chrétiens, est-ce que l’Église, n’a pas du tout à espérer que d’autres deviennent chrétiens, que d’autres reçoivent le baptême par lequel nous-mêmes nous reconnaissons que nous avons reçu la vraie vie ? Si, bien sûr… surtout que chaque fois que quelqu’un découvre l’Évangile de manière neuve, en particulier quand il vient d’une autre culture et d’une autre religion, il nous aide aussi à découvrir et comprendre cette Parole de Dieu de manière neuve, car nous avons besoin de l’éclairage de toute l’humanité pour comprendre ce que Dieu a voulu nous dire en Jésus. Dieu nous a tout dit en Jésus, mais nous n’avons pas fini de le comprendre tant que nous ne le comprenons pas avec toutes les composantes de l’humanité. Mais en même temps, pour nous, cette découverte de la foi chrétienne par des gens venant d’autres religions n’est pas une affaire de nombre, de quantité, et au fond ce n’est pas notre affaire : notre mission à nous c’est d’être témoins, dans le double sens que j’ai dit, c’est-à-dire de rejoindre les autres dans un grand respect et une attention à la manière dont l’Esprit de Jésus est déjà à l’œuvre en eux, en tant qu’individus et en tant que groupes ; et c’est Dieu qui, par son Esprit, fait ce qu’il veut dans le cœur de chacun, cela ne nous appartient pas. Et c’est très important d’être dans cette attitude de gratuité et de respect, sinon on ne sera pas de vrais témoins, de vrais missionnaires. Sans cette gratuité et ce respect, nos paroles et nos actes ne pourront pas exprimer que le Règne de Dieu est tout proche, c’est-à-dire que notre Dieu se fait proche de chacun quand nous nous faisons proches les uns des autres.

Pour conclure personnellement : je suis en Algérie depuis plus de 14 ans, comme religieux, donc officiellement missionnaire. Ce ne serait pas possible si je ne croyais pas que la mission a un sens, et même un sens suffisant pour donner sens à toute une vie. Au début, on me demandait si je faisais des conversions – question un peu bête que l’on pose classiquement à tout missionnaire qui revient au pays – j’ai appris à répondre que je me convertissais moi-même, parce que j’étais interpellé par la foi des autres, et c’est vrai que, au contact des musulmans, j’ai su de plus en plus pourquoi j’étais chrétien. En fait, je découvre que je ne peux pas connaître la manière dont Dieu travaille, dans le cœur des uns et des autres, chrétiens ou musulmans, et dans mon propre cœur, parce que là où est l’Esprit de Dieu il y a des surprises, mais pour nous ouvrir à ces surprises de Dieu il nous faut absolument nous ouvrir les uns aux autres, avec le plus de confiance possible, avec une grande espérance.

Père Damien SJ