La place de l’autre-musulman dans ma vie, ma foi et ma prière ?

Dialogue islamo-chrétien
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Constantine Journées diocésaines de réflexion – 20-21 avril 2018

La majorité des personnes avec qui je vis ne sont pas chrétiennes mais musulmanes. Comment est-ce ça marque, bouscule, enrichit ma vie ? Comment est-ce que ça touche, interroge, intéresse ma foi ? Comment est-ce que ça habite ou non ma prière ? Est-ce que j’aurais répondu différemment il y a quelques années ?
Ce week-end abordait une dimension très importante de nos vies. Nous l’avons abordée sous quatre angles différents : des témoignages, des échanges, deux apports du P. Théoneste et la prière.
Comme souvent, la variété des situations a beaucoup enrichi notre réflexion. Le temps des témoignages qui ouvrait la rencontre a été plein d’émotions, de surprises, de compréhension nouvelle de ce que vit l’un ou l’autre, d’action de grâce parfois. Les carrefours ont permis à chacun de partager quelque chose de son itinéraire, des évolutions de son environnement à son égard, mais aussi de ses propres évolutions intérieures. Le P. Théoneste nous a fait réfléchir sur la place de l’autre, nous invitant à « retirer nos sandales devant la terre sacrée de l’autre », autrement dit à une infinie délicatesse les uns à l’égard des autres.
Un étudiant congolais nous avait expliqué comment il avait passé une nuit dehors à son arrivée dans son université parce que les autres étudiants de sa Cité refusaient d’accueillir un chrétien avec eux, et le lent processus pour avoir à nouveau le courage de dire qu’il l’était, un jour dans son amphi, précisément la veille de notre rencontre. On trouvera ci-dessous l’intervention d’une de nos sœurs.

Michel Guillaud

 

Issue de famille musulmane, vivant dans une société musulmane, mon prochain que je côtoie chaque jour est un musulman, une musulmane.
Moi, je suis chrétienne, par la grâce de Dieu. Je le suis parce que Dieu est venu à ma rencontre ; il m’a appelé et je l’ai suivi.
Au début, quand j’ai rencontré le Christ, j’ai trouvé un trésor. Cette rencontre a produit en moi une très grande joie qui m’a envahie et que je voulais tout de suite partager avec tous ceux qui m’entouraient. Un peu comme André qui a rencontré Jésus et va trouver son frère Simon pour lui annoncer la bonne nouvelle qu’il a trouvé le Messie, celui qu’on appelle le Christ (Jn 1, 35-42).
Eh bien moi, j’avais trouvé mon trésor, la foi en Jésus-Christ, que je voulais partager à tous les membres de ma famille. Mais très vite j’ai réalisé le danger que je courais, celui d’être exclue, rejetée, persécutée.
Alors j’ai caché ma foi. Je me suis en quelque sorte enfermée par peur de l’autre, par peur de la réaction de l’autre. L’autre qui est mon frère, ma sœur, mon prochain, le musulman qui n’accepte pas qu’un autre musulman change de religion, qui perçoit cela comme une trahison vis-à-vis de Dieu et de la communauté musulmane. Cette perception vient de sa conviction qu’il est dans la vérité totale, que l’autre est dans l’erreur, que l’islam est la dernière des religions et son prophète le dernier des prophètes.
Je vous cite quelques réactions dans ma famille ou parmi mes amies quand ils ont appris que j’étais devenue chrétienne : « Je ferai tout pour te faire sortir de cette situation, de cet endoctrinement », « C’est un manque de communication entre nous qui t’a entraînée dans cette voie ». Ma propre sœur a caché mon passeport pour m’empêcher de quitter le pays et d’être chrétienne. J’étais une personne qu’il fallait sauver à tout prix du gouffre dans lequel j’étais tombée à leurs yeux.
En revanche, il y a eu l’attitude de mon père, musulman profondément croyant et craignant Dieu. Dans un échange que nous avons eu, je lui ai dit : « Tu sais, je crois en Dieu non pas à travers l’islam, mais à travers l’Évangile et la bible. » Sa réponse a été : « Je sais que tu t’es rapprochée de Dieu à travers l’Évangile, continue à le faire, mais tu devrais aussi lire le Coran. » Sa sagesse et sa foi en Dieu créateur de l’univers et maître de toute chose lui ont permis de voir mon rapprochement avec Dieu. Il a senti qu’il y avait quelque chose qui le dépassait, et sa réaction n’a pas été un rejet.
Une amie très proche m’a demandée : « Es-tu sûre d’être dans la vérité ? Essaie de réfléchir. Mon devoir est de te dire que celui qui prend une religion autre que l’islam ne sera pas accepté par Dieu. » Elle m’a dit cela avec larmes et conviction au point que j’ai été saisie au plus profond de moi-même et ébranlée dans ma foi.
Bien sûr, j’ai suivi le Christ et je le suis sur le chemin qu’il m’a tracé. Il est le chemin, la vérité et la vie. Il nous dit qu’étroite est le porte et resserré le chemin qui conduit à la vie.
Aller à la messe dans la ville où j’habite pour me nourrir à la source de l’eucharistie a été un très dur combat pour moi. La peur de l’autre était toujours là, sans parler des autres obstacles que j’ai rencontrés. Mais Jésus m’a accompagné, il m’a relevée à chaque fois que je suis tombée ou que la peur m’a paralysée.
A une période où je ne savais plus que faire, aller à la messe à la paroisse ou non, à cause des risques, c’est dans la prière que j’ai eu la réponse. J’ai entendu une voix qui me disait : « Qui regarde en arrière n’est pas digne de moi. » Cela m’a vraiment secouée et j’ai eu peur, mais cette fois-ci non pas peur de l’autre mais peur de déplaire à Dieu et de ne pas faire ce que Dieu attend de moi. Il fallait avancer et faire confiance au Seigneur qui est toujours là. C’est ce que j’ai fait depuis lors. À chaque fois, je dis : « Seigneur tu es là, j’ai confiance en toi, c’est pour toi que j’avance, c’est avec toi que j’avance, tiens-moi la main. »
Notre Église, ma paroisse, nos petites communautés dans le diocèse sont un espace de liberté. C’est très important pour moi, pour nous les chrétiens d’Algérie. Dans ma ville, en dehors de ma paroisse et de chez moi, je ne me sens pas libre en tant que chrétienne algérienne, mais je fais avec, je l’accepte parce que je n’ai pas le choix. Je fais très attention à ce que je dis pour ne pas choquer l’autre sans nier ce que je crois, ma foi en Jésus-Christ.
Le plus important pour moi n’est pas de convertir l’autre - c’est l’affaire de Dieu – mais que je puisse vivre simplement ma foi, même d’une manière discrète. Ce qui importe aussi, c’est de pouvoir vivre avec mon prochain quel qu’il soit, dans le respect de nos différences et dans la joie d’être ensemble.
Dans ma prière, je prie souvent pour mes frères musulmans, pour qu’ils puissent rencontrer notre Sauveur Jésus-Christ, le Sauveur du monde, qu’ils soient touchés par la lumière de Dieu. Dans sa prière à Dieu, Salomon a dit : « Ce qui est dans les cieux, qui l’a découvert ? Et ta volonté, qui l’a connue, sans que tu lui aies donné ta sagesse et envoyé d’en-haut ton Esprit Saint ? » (Sg 9, 17). Alors ma prière est souvent : « Donne-nous Seigneur ta sagesse et ton Esprit Saint pour que chacun puisse faire ta volonté. »
En conclusion, je termine par ceci : en ce qui me concerne, je ne crains pas celui qui croit en Dieu et qui craint Dieu, car le Craignant-Dieu ne peut pas faire de mal même si on ne partage pas la même foi et les mêmes convictions.
Jésus nous dit : « C’est à l’amour que vous avez les uns pour les autres qu’on vous reconnait comme mes disciples » (Jn 13, 35). Eh bien l’amour vrai et sincère, je peux le vivre pleinement avec mon frère musulman, ma sœur musulmane, comme avec mon frère chrétien, ma sœur chrétienne.

N. Meriem

Extrait de l’écho de Constantine juin 2018